Bigotière

Dans l’habitat partagé pour humains et non humains qu’est « La Bigotière », on trouve 17 adultes, 3 enfants, 3 ânes, 1 cheval et des dizaines d’animaux sauvages, dont leur mascotte : la belle libellule agrion bleu. Cet écohameau créé en 2016 en Ille-et-Vilaine par une bande de vieux copains est aujourd’hui constitué d’ un habitat participatif pour 6 familles, d’un lieu de vie et d’accueil pour mères isolées avec enfants, d’un fournil, d’une compagnie de spectacle et de dizaines d’activités en lien avec la commune. Une initiative particulièrement ambitieuse et aboutie dans le réseau français des écolieux…

Le collectif des habitant·es.

De la maison de vacances à l’habitat partagé

L’histoire de la Bigotière est d’abord celle d’une bande de copains qui passent toutes leurs vacances ensemble en se disant qu’un jour, ils monteront un habitat partagé. « Quand on a tous eu la cinquantaine, on s’est dit : soit on le fait vraiment, soit on arrête d’en parler. » C’est la première option qui l’emporte. En 2012, Gilbert et Jean-Luc écrivent à toute la bande pour lancer l’aventure. Six couples répondent à l’appel et commencent à chercher un lieu ensemble.

Deux ans et demi s’écoulent avant qu’ils ne visitent, en Ille-et-Vilaine, un terrain de 4,5 hectares avec plusieurs anciens corps de ferme, nommé « La Bigotière ». Tout le monde n’est pas emballé… Mais quand Jean-Luc, l’écologue du groupe, voit le bois, la zone humide pleine de grenouilles et 2 chevreuils, il convainc ses compagnons de l’opportunité que peut être ce lieu pour leur projet, aussi tourné vers la protection du vivant.

En 2016, 5 couples sur les 6 engagés au début, achètent finalement la ferme « La Bigotière ». Le départ d’un des couples est très douloureux et signe du même coup la fin d’une amitié de dizaine d’années. Mais les dix membres engagés présents gardent leur cap et recrutent rapidement deux nouvelles personnes, issues du même groupe de copains.

Distribution de paniers de producteurs locaux.

Prioriser l’activité économique à l’habitat

« En achetant on est entré dans le concret, se rappelle Isabelle. Et on s’est rendu compte que nos rêves étaient un peu différents les uns des autres… »

Cependant, toutes et tous sont d’accord pour faire un choix original : financer les activités économiques sur le lieu avant les habitations. « Ce choix nous a mis dans une situation financière et matérielle très précaire, explique Jean-Luc. Mais nous étions tous d’accord pour prioriser l’activité sur le lieu plutôt que notre confort, c’était le cœur de notre projet. »

Ainsi, alors que la transformation de 3 corps de ferme en logements pour 6 familles dure deux ans et que les premiers habitants ne s’installent qu’en 2018, plusieurs activités commencent dès 2016. L’association « 3 petits pas » investit le seul bâtiment habitable de la ferme pour le transformer en lieu de vie et d’accueil pour 3 mères isolées et leurs enfants de moins de 3 ans. Ces familles vivent aujourd’hui au quotidien avec tous les membres de l’écohameau et sont accompagnées par 5 personnes (représentant 3 emplois équivalent temps-plein) dont 2 sont aussi des habitantes de la Bigotière.

Dès 2016, s’installent aussi la compagnie de spectacles pour tout petits « Les souffleuses de rêve » et le fournil, « Escale pain ». Créer une boulangerie en pleine campagne alors que le groupe ne connaissait encore personne était un défi ! Qui a été relevé : aujourd’hui, le pain fabriqué à la Bigotière se vend sur les marchés et dans les AMAP du coin…

Le domaine de la Bigotière.

Réduire l’impact de l’habitat sur les écosystèmes

Les habitants de la Bigotière ont posé l’intention forte de faire un lieu accueillant, ouvert et chaleureux. Dans leur charte, on peut même lire :

« Nous avons choisi de vivre ensemble et de créer une « organisation » humaniste, écologique, joyeuse et solidaire. Par ce projet, nous inventons un autre possible basé sur des rapports harmonieux entre les humains et avec la nature. »

Ces rapports harmonieux s’appuient entre autres sur une volonté forte de réduire les impacts négatifs de leur mode de vie sur les écosystèmes. Toute la rénovation s’est faite avec des matériaux locaux et biosourcés, des toilettes sèches ont été installées à l’extérieur, un système de phytoépuration traite les eaux noires et grises des logements. N’ayant pas réussi à se mettre d’accord sur un système de chauffage, deux existent aujourd’hui pour les habitations : une chaufferie centralisée et un chauffage décentralisé de poêles à bois !

D’autres questions que celles du chauffage ont été tranchées beaucoup plus facilement… Lorsqu’il a fallu décider de la répartition des logements entre les 6 couples, un système de premier et deuxième choix a été mis en place. Et dès le premier coup, chaque couple a obtenu son premier choix !

Aujourd’hui, la dernière grande tranche de rénovation commence avec la transformation d’une grange du XIIIe siècle en salle des fêtes ouverte sur l’extérieur.

Chantier participatif estival.

« On compte le moins possible »

« À la Bigotière, explique Isabelle, on a une philosophie de base, toute simple : on compte le moins possible les heures et l’argent. En revanche on compte la consommation d’énergie ça oui ! Pour essayer de la réduire… »

C’est cette philosophie qui permet à chacun de contribuer à sa mesure. Lors de l’achat du bien, les 5 couples ont ainsi chacun mis le montant qu’ils avaient obtenu de la vente de leurs maisons respectives. Chaque foyer a fait un apport différent qui sera compensé plus tard ou lors de la vente.

Il existe aussi un compte en banque commun sur lequel chacune et chacun peut mettre tout ou partie de ses revenus, une fois impôts et emprunts payés. Mais ça n’est pas obligatoire : cinq couples y participent. Les revenus sont redistribués à part égale et cette mutualisation permet d’organiser une solidarité financière. Elle a par exemple permis à Gilbert d’arrêter de travailler pour monter le fournil ; à Jean-Luc d’arrêter de travailler pour monter la SCIC « Le Ruisseau » pour gérer les activités du lieu.

L’organisation du groupe est assez fluide : le groupe d’habitants se réunit régulièrement en séance plénière pour y prendre notamment des décisions importantes avec la méthode du consentement. Des commissions thématiques s’organisent en fonction des besoins. La participation à la gestion collective (entretien des espaces collectifs, travaux, gestion administrative…) n’est, elle, pas obligatoire. La seule obligation, c’est le soin des animaux. Un tour par personne et par semaine. À part ces contraintes, chacun est libre de mettre son énergie où il veut !

Festival de la Bigotière

La « Bigosphère », de l’autonomie du groupe à l’autonomie du territoire

En arrivant sur le lieu, la première chose qu’a faite la bande de copains a été d’organiser une fête avec tous les voisins. Le fait d’être au service d’un territoire existant était primordial pour eux. Et ils ont été plutôt bien accueillis. Arrivant après un propriétaire acariâtre qui avait clôturé le domaine et se montrait hostile vis-à-vis des passants, les habitants du coin ont vu d’un bon œil leur installation et la réouverture du lieu. Le fait que Bruno, un membre du groupe, soit issu du monde agricole, a également favorisé la création de liens avec les locaux.

À titre individuel et collectif, les habitants de la Bigotière participent activement à la vie associative et culturelle locale. Ils préfèrent contribuer à l’existant plutôt que de recréer leurs propres activités qui pourraient faire doublon. Les habitants participent à un groupement pour acheter des terres autour et les cultiver. Tous les communs du lieu (hangar, salle de réunion, jardin) sont mis à disposition d’associations locales. Les jardins sont de ce fait entretenus par une association de Dol, « Des idées plein la terre », qui amène des jeunes pour leur proposer des ateliers pédagogiques. Des chantiers participatifs sont également organisés quelques jours par mois et 2 semaines l’été, avec le réseau « Twiza ».

Au fil du temps, une association « Le Fil vers… » a été créée par la Bigotière, puis la SCIC « Le Ruisseau » a pris le relais, pour organiser de nouvelles activités, complémentaires de celles déjà existantes. La convivialité étant au cœur du projet des habitants, les soirées tartines ont par exemple lieu tous les mois sous les lampions du auvent situé face au chemin d’entrée. Les voisins et les amis s’y retrouvent pour un moment festif et musical. C’est aussi là que sont distribués tous les vendredis les « paniers du ruisseau » préparés par des agriculteurs et producteurs bio voisins.

Le potager de la Bigotière est aujourd’hui géré par 3 personnes du lieu, pour le plaisir, sans objectif d’autonomie alimentaire.

« Nous préférons acheter notre nourriture aux producteurs du coin via “Les paniers du Ruisseau” au lieu de leur faire de la concurrence avec notre propre production, explique Isabelle. Nous leur achetons même des œufs, alors que nous avons quelques poules ! À vrai dire, nous cherchons l’autonomie territoriale plutôt que l’autonomie de notre groupe. »

Les soirées tartines !

Un « terre-lieu » pour humains et non humains

Si la mascotte de la SCIC « Le Ruisseau » qui anime le lieu et fait de la Bigotière un « terre-lieu », est une libellule agrion bleu, ça n’est pas par hasard ! L’ambition du groupe et plus largement de la “Bigosphère” est aussi tournée vers le fait de mieux connaître, comprendre et agir avec la faune et la flore qui les entourent. Beaucoup de projets existent aujourd’hui sur cette thématique, toujours en lien avec le territoire. Ainsi, « Le Ruisseau » est à l’initiative et anime un atlas communal de la biodiversité avec les communes environnantes et d’un « Bigoscope » : un observatoire de la biodiversité du lieu. Des chercheurs ont gratuitement fait un inventaire des animaux à l’arrivée du groupe en 2016. Il permet aux habitants de travailler à la mise en place d’habitats propice à leur installation et de constater, par des inventaires successifs, leur capacité à favoriser le vivant sur le lieu au fil des années…

Musique dans la cour.

Le soutien de la Coopérative Oasis

En 2021, la Bigotière s’est vu accorder un apport financier de 160 000 € sur 6 ans par la Coopérative Oasis. 100 000 € serviront de prêt-relais sur 2 ans dans l’attente du versement d’une subvention, et 60 000 € sur 6 ans pour la rénovation et l’aménagement de la grange qui comprendra une salle polyvalente, des bureaux et des dortoirs.

Pour continuer ce travail de prêt et d’accompagnement des oasis partout en France dans le besoin, nous cherchons plus d’investisseurs !


Pour aller plus loin

Cet article a également été publié par Kaizen sous le titre Oasis : « La Bigotière », l’autonomie du territoire avant tout ! 

leruisseau-coop.bzh

Suivre la Bigotière sur facebook.com/SCICLeRuisseau

Feuilleton en 5 épisodes de France 3 Bretagne

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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Ludovic habite à Saillans, dans la belle vallée de la Drôme, au sein d’un écohameau où il a autoconstruit sa propre maison en ossature bois.

Passionné par les dynamiques de coopération et de gouvernance partagée, il est investi dans différents projets collectifs dont l’école Montessori « Que la Joie Demeure » qu’il a présidé pendant 6 ans.

Entrepreneur dans sa vie d’avant, il a cofondé plusieurs initiatives coopératives et associatives, dont une entreprise en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi (8 salariés) et un tiers-lieu de 3000 m² à Nantes (La Cantine).

Il a accompagné plus de 100 écolieux en projets ou existants depuis 2021.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Après une première expérience comme consultant en stratégie auprès de directions générales, Ramïn s’est tourné vers l’éducation pour agir sur les enjeux sociétaux à la racine.

Il a d’abord enseigné au collège et au lycée, avant de fonder une école Dynamique à Paris en 2015 puis l’écovillage de Pourgues en Ariège en 2017. Cette expérience l’a conduit à transmettre et accompagner d’autres collectifs.

Depuis 2018, il a formé plus de 250 personnes et accompagné plusieurs projets sur les questions de raison d’être, gouvernance, organisation et transformation des conflits.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Mathieu a été chercheur sur les changements climatiques puis consultant en gouvernance carbone avant de diriger l’association Colibris de 2014 à 2020, où il a initié et coordonné le projet Oasis. Il a alors co-fondé la Coopérative Oasis dont il est président directeur général.

Mathieu est également impliqué dans plusieurs lieux : coordinateur du Centre Amma/la Ferme du Plessis, fondateur et représentant légal de l’écohameau du Plessis et fondateur et ancien président de la coopérative CitéCoop qui gère plusieurs tiers-lieux à Paris.

Au fil des années, il a contribué à l’émergence de plus d’une centaine d’oasis et développé une connaissance approfondie des différents modèles, juridiques comme humains.

Mathieu est un accompagnateur hors pair pour aider à la structuration et au développement de projets collectifs.