7 outils de prévention des conflits

Je rencontre beaucoup de groupes qui sont à la recherche d’outils pour traverser les conflits. Et moi-même, je me dis souvent « et si seulement, on avait un outil, une méthode toute linéaire qui emmènerait d’un point A : c’est la crise au point B : ça va mieux. » Malheureusement, quand on touche à l’humain, cet outil n’existe pas. Cependant, il existe différentes approches du conflit, différentes boîtes à outils qui correspondent à différents types de personnalités ou visions du collectif et de la vie.

Chacune a ses avantages et ses inconvénients. On vous propose d’explorer d’abord les outils de prévention et dans un prochain article, on verra les approches pour faire face à une crise.

Les conflits sont là au quotidien, dans les plus petites choses de la vie. En vivant ensemble, on se frotte, on a différentes attitudes face à la vie, et on se cogne. D’une certaine manière, en vivant ensemble, on se fait des bleus.

Le but, c’est d’avoir des espaces qui permettent que ces bleus ne s’infectent pas, ne dégénèrent pas. Pour cela, une hygiène relationnelle est utile, c’est-à-dire des pratiques régulières qui permettent de prendre soin des relations au fur et à mesure.

On vous propose ici différentes pratiques, à adapter à vos lieux, vos vécus, vos situations, inspirés de ce que nous avons vu et vécu en oasis.

1/ Créer un rôle (une personne ou un groupe) responsable de prendre soin des relations dans le collectif

Dans certains groupes, il peut être utile de formaliser ce besoin du groupe, qui est de prendre soin de nos relations. Le mandat de ce rôle peut être par exemple de veiller à l’unité du groupe, d’être attentif aux signaux faibles.

Ce rôle est attentif aux individus, à celui ou celle qui déprime, celui ou celle qui est systématiquement en colère contre ce qui se vit dans le collectif, et n’hésite pas à aller parler avec cette personne, au nom du groupe, pour mieux comprendre et envisager des solutions. Typiquement, dans un groupe, après une prise de décision ou une réunion, on peut avoir des personnes dans le groupe qui déposent leur mal-être, leur frustration. L’idée est que cela ne reste pas dans l’air, mais que les personnes qui prennent soin des relations aillent ensuite interpeller cette personne pour voir ce qui ne va pas, si la frustration est passagère ou si elle révèle un malaise plus profond.

De la même manière, ce rôle est attentif aux relations interpersonnelles, et a la capacité d’interpeller l’un ou l’autre quand on voit que deux personnes s’éloignent et ont des relations de plus en plus dégradées.

C’est ce rôle qui est en charge des temps que nous présentons ensuite, qui les organise, et qui en fait le suivi. Faire le suivi, ça veut dire que si lors d’un partage, d’une météo, d’un tour de bilan, quelqu’un exprime un malaise, ce rôle va discuter avec la personne qui a exprimé le malaise si cette personne a besoin de quelque chose, en dehors de la réunion. Ainsi, le reste du groupe ne reste pas avec le malaise exprimé par untel ou une telle, mais sait que ce rôle va aller soutenir cette personne pour qu’elle ne reste pas dans l’inconfort.

2/ Ouvrir des espaces de partage : pour mieux se connaître et se comprendre

L’idée ici, c’est de se parler de cœur à cœur régulièrement. On est souvent tellement pris dans notre quotidien organisationnel, que l’on ne trouve pas le temps de se dire qu’en ce moment, la petite dernière ne dort pas, ou que je suis inquiète car ma mère doit faire un scanner du cerveau, ou que je ne trouve plus le sens dans mes activités quotidiennes. Ou, en positif, partager la joie de la rencontre des nouveaux woofers et leur énergie qui a complètement transformé la soirée danse habituelle en une soirée de folie.

L’idée c’est d’ouvrir un temps qui n’est pas contraint par une réunion qui a lieu juste après (comme dans les temps de météo), et qui ouvre la parole, sans jugement, sans que chacun cherche des solutions aux autres. Mais qui peut néanmoins s’ouvrir à des espaces de dialogue, de soutien collectif. J’ai un souvenir très fort de partage au sein d’une oasis, où, après une nouvelle difficile, le collectif a improvisé un petit rituel pour me soutenir dans une épreuve que la vie m’avait amenée. Ouvrir ce temps de partage, c’est aussi ouvrir la discussion informelle ensuite sur ces sujets là, je ne vais pas réagir pendant le partage, mais je peux ensuite ajuster mon attitude à ce que j’ai appris dans le partage, être plus attentionné envers celui ou celle qui a le cœur lourd, soutenir celui ou celle qui est fatigué ou malade.

Ces temps de partage peuvent avoir lieu régulièrement, comme par exemple chaque semaine, mais aussi dans le temps long.

À l’Arche de Saint-Antoine, on vit par exemple un partage par semaine pour se dire comment chacun et chacune va, ce qu’on vit, ce qui nous touche, dans le groupe, dans la vie perso, tout ce qui fait partie de notre humeur et notre vie en ce moment. Et on organise aussi un partage par an, autour du feu de la Saint-Jean, où pendant toute la nuit, les uns après les autres, on partage notre bilan de l’année, comment est-ce que j’ai cheminé cette année, qu’est-ce qui a bougé en moi.

Il peut aussi prendre la forme d’espaces d’écoute empathique en deux à deux, autour d’une question, ou d’une carte Dixit ou Oracle, pour se parler en profondeur et s’offrir de l’écoute profonde.

3/ Des temps deux à deux réguliers pour renouveler les relations interpersonnelles

C’est différent de dire “on peut toujours prendre un temps deux à deux quand on a quelque chose à parler dans la relation” et de dire “en tant que groupe, on se cale une demi journée régulière où tout le monde parle à tout le monde”.

L’idée ici, c’est, en tant que groupe, d’ouvrir un espace où tout le monde va voir tout le monde et on se dit par exemple une chose qui me fait du bien dans notre relation, et une chose plus difficile.

Quand j’aborde l’autre, ça n’est pas pour vider mon sac, et ça n’est pas pour changer l’autre. C’est pour prendre soin de la relation, pour que l’autre me comprenne mieux et que je comprenne mieux l’autre. Pour rire de nos difficultés, prendre du recul, et de la légèreté par rapport aux petits accrocs du quotidien.

Par exemple, j’ai le souvenir d’une personne qui a un rapport au temps très différent du mien : fille de militaire, pour moi, être à l’heure, c’est être un peu en avance, et pour lui, le temps est élastique, il a une vision différente des horaires, ayant vécu dans des pays dans lesquels le temps était très différent du temps rationnel, découpé, compté. On a pu se le partager. Je n’ai pas changé pour lui et il n’a pas changé pour moi. On est câblés différemment ! Mais maintenant quand il est en retard, j’ai plus d’empathie, c’est moins tendu et rigide en moi, je le comprends mieux. Et je me sens aussi reconnue dans ma différence quand il me fait un petit clin d’œil d’excuse en arrivant en retard : il sait que ça m’a coûté un peu et il me remercie.

4/ Poser un cadre sécurisant

Ce cadre peut passer par une charte relationnelle, une vision et des valeurs communes pour savoir pourquoi on est là, ce qu’on accepte et ce qu’on accepte pas et pourquoi.

L’idée ici c’est de prévenir les conflits en sachant pourquoi on est ensemble, et en mettant de la clarté sur les règles du vivre-ensemble.

Par exemple, à l’Arche de Saint-Antoine, au fond, on est tous là pour cheminer et devenir de meilleures versions de nous-mêmes, grâce au travail sur la relation. Ça veut dire qu’on peut se frotter, se prendre la tête, vivre des émotions intenses, tant qu’on en prend la responsabilité et qu’on reste en chemin. Ce qui n’est pas acceptable, c’est de dire “je suis comme ça, je ne changerai plus jamais”, car c’est une communauté qui met au cœur du vivre ensemble ce cheminement individuel. On peut accepter chacun et chacune dans ses difficultés et ses aspects difficiles à vivre, si il et elle fait des efforts pour que ça bouge. Et ça peut prendre du temps avant que ça ne bouge. Mais c’est ok.

Dans un groupe, il est impossible d’apprécier chaque personne à 100%. En vivant ensemble, on se rend vite compte qu’il y a entre 10 et 50% (j’espère pas plus) qu’on n’apprécie pas chez l’autre. Finalement c’est grâce à ces quelques pourcents que je peux aimer réellement l’autre, et non pas une version idéalisée de l’autre, c’est ce qui fait que l’autre est un autre, et pas ce que j’aimerais qu’il ou elle soit.

La charte relationnelle et la raison d’être commune permettent d’être au clair pour accepter l’autre avec ses 10% ou plus qu’on n’apprécie pas.

5/ Faire venir un tiers pour prendre du recul sur la situation

Il s’agit ici d’ouvrir un espace régulier avec un tiers dans lequel chacun et chacune peut déposer ses difficultés ou ses réflexions, en dehors des réunions qui ont un objectif d’efficacité.

C’est juste un temps pour que ce qui se dit dans les couloirs trouve un espace formel où se déposer. On ne cherche pas à résoudre les choses, juste à s’écouter. Presque comme un temps de compostage.

Le fait qu’un tiers soit là aide automatiquement à ce que chacun se mette en position “méta”, c’est-à-dire s’observe en tant que groupe, et ces temps sont précieux pour avancer collectivement, en posant un regard sur comment on agit en tant que groupe.

J’ai remarqué à l’usage combien un groupe se “tient” différemment quand un tiers est présent, comme par magie.

Ces temps réguliers avec un tiers sont aussi l’occasion de développer un lien de confiance avec un accompagnateur ou une accompagnatrice pour pouvoir faire appel à lui/elle si un conflit dégénère ou que le groupe doit faire face à une situation critique.

6/ Célébrer ensemble et cultiver la gratitude

En tant que groupe, on a souvent l’occasion de s’agacer les uns les autres, et de se désespérer, voire de s’inquiéter.

Pour contrebalancer cette tendance naturelle, il est possible de créer ensemble des espaces pour faire grandir la gratitude et la joie entre nous.

Les groupes qui connaissent le moins de conflits violents sont des groupes qui utilisent

Toutes les occasions possibles de célébrer, de se réjouir, de cultiver, de nourrir la gratitude, de faire du beau ensemble. Ces temps de célébration, qui peuvent être rituels ou clairement spontanés et festifs, aident à relâcher la pression, à se rencontrer autrement que dans le quotidien et l’organisationnel et font du bien au groupe en profondeur.

7/ Vivre des temps dans le corps pour faire descendre et traverser nos émotions

Un match de foot, une soirée danse, du yoga, du qi gong, du chant, autant de pratiques qui aident chacun à revenir à son corps et à faire circuler les émotions de la journée.

La vie en collectif est souvent intense et pleine d’émotions. Apprendre à les faire bouger, à ce qu’elles ne restent pas coincées, mais travailler une souplesse émotionnelle passe aussi par le corps, qui a tendance à emmagasiner les émotions.

Vous trouverez ici une base de données de danses en cercle simples à expérimenter ensemble !

Pour finir, quelques remarques…

Tous ces outils peuvent sembler très cadrés, et souvent j’observe la tendance à vouloir que ces choses se fassent naturellement. La majorité de ces pratiques n’étant pas habituelles, je pense qu’il est nécessaire de prendre le temps, par une discipline collective, de les pratiquer pour les habiter. Cependant, au bout d’un moment, ce cadre extérieur est intégré à l’intérieur et n’a plus besoin d’être si fort. Petit à petit, ce prendre-soin des relations deviendra plus naturel, simple, léger.

D’autre part, ces outils sont à adapter à chaque type d’oasis : un écohameau qui ne partage qu’un cahier des charges constructif en commun aura besoin de moins d’espaces pour prévenir les conflits qu’une communauté qui met en commun des activités économiques, voire des revenus.

Bref, prendre soin des relations demande à être créatif et attentif, dans une écoute subtile du groupe et de ses besoins !

Si ce sujet résonne dans votre collectif, et que vous souhaitez être accompagnés, n’hésitez pas à nous contacter !

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Pour aller plus loin

Pratique l’entraide affective : les râlages/régalages
Cet outil a été développé par la Collective de Chalvagne (anciennement nommé les gouttes d’O). Il permet à la fois de se dire ce qui va bien et ce qui est plus difficile, et il utilise le soutien du groupe pour remettre chacun dans sa responsabilité vis-à-vis de ce qu’il ou elle vit. Bref, un outil très riche.

Encore plus de conseils pour celles et ceux qui vivent ou souhaitent vivre oasis dans le livre Vivre ensemble en écolieu écrit par Daphné Vialan, accompagnatrice à la Coopérative Oasis sur le volet humain.

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– Le changement de vie
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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Citoyen engagé dans la vallée de la Drôme, amoureux des expériences de coopération et de gouvernance partagée, entrepreneur dans sa vie d’avant et auto-constructeur de maison, Ludovic accompagne des projets d’oasis et d’habitat participatif sur les aspects juridiques, financiers et humains.

Après des études en management de l’innovation à Polytech, il a cofondé plusieurs projets coopératifs : une société en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi avec 10 salariés et 2 millions d’utilisateurs inscrits, un tiers lieu de 3000 m² à Nantes (la Cantine), un évènement professionnel qui rassemble plus de 10 000 personnes sur 3 jours…

Il a également accompagner de nombreux porteurs et porteuses de projets, en notamment dans le secteur de l’ESS.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Ramïn Farhangi est le cofondateur de l’école Dynamique à Paris (2015), réputée pour être une des premières écoles démocratiques en France, où les enfants font ce qu’ils veulent de leurs journées. Il a également cofondé le réseau national de l’éducation démocratique EUDEC France (2016). Il est l’auteur de Pourquoi j’ai créé une école où les enfants font ce qu’ils veulent (Actes Sud, 2018).

En 2017, il fonde l’écovillage de Pourgues, où il facilite des formations sur la vie collective et le leadership puis rejoint l’équipe opérationnelle de la Coopérative Oasis en 2022 comme animateur du réseau des oasis et accompagnant.

Il est également le fondateur de l’association Enfance Libre qui réunit des désobéissants afin de contester la suppression du régime légal de l’Instruction En Famille.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Ingénieur de l’Isae-SupAéro de formation ayant travaillé au CNRS dans la recherche sur le climat et la gouvernance carbone, Mathieu Labonne a été directeur de l’association Colibris où il a notamment développé le Projet Oasis.

Il est aujourd’hui président et directeur de la Coopérative Oasis, qui réunit des centaines de lieux de vie et d’activités écologiques et collectifs, où l’on expérimente des modes de vie sobres et solidaires au service du vivant.

Il est aussi engagé sur un chemin spirituel au côté de la sainte indienne Amma, dont il coordonne le centre, la Ferme du Plessis, près de Chartres depuis 2011.

Il est également président d’Oasis21, un ensemble de Tiers-Lieux en Île-de-France qu’il a contribué à créer.

Il est à l’origine de l’écohameau du Plessis  dans l’Eure-et-Loir où il réside avec sa famille.