Guillaume Faburel, géographe travaillant depuis plus de 30 ans sur les enjeux écologiques dans un monde dominé par les villes, a participé au Festival Oasis 2023, considérant que l’« on a bien plus besoin de festivals dans les champs que de colloques dans les villes ». Dans un entretien avec Daphné Vialan, accompagnatrice d’écolieux, il a poursuivi la réflexion sur le rôle politique des oasis dans le rapport conflictuel entre les espaces urbains et le vivant.
Lire la synthèse de l’entretien
Pour le géographe qui ne mâche pas ses mots, « les écolieux représentent, non sans soulever des questions, l’une des réponses sérieuses à la dévastation écologique orchestrée par l’urbanisation du monde ». Les écolieux sont, selon lui, un des leviers pour se « débrancher » des villes et gagner en autonomie et en solidarité tout en retissant des liens avec le vivant.
Il faut pour cela s’affranchir de nos habitudes actuelles ou héritées de citadins. Vivre en écolieu, c’est être en lien avec les acteurs locaux en tissant des réseaux de proximité.

Quitter les villes-machines mortifères
Partir ! Pour Guillaume Faburel « partir des grandes villes est la toute première condition pour quiconque souhaite lutter contre le productivisme et son moteur capitaliste ».
Vers où ? Et bien dans les campagnes ! « Il n’y a que les campagnes qui, par les ressources et leur environnement, permettent ce changement. Sortir de la masse, de la nasse, et ce faisant de la classe ».
C’est pourquoi le géographe préfère le terme de débranchement à celui d’exode. Il s’agit de débrancher nos imaginaires d’abondance matérielle en quittant les villes et de rompre avec leur fonctionnement et cesser de croire en leur supériorité.
« Désurbanisation des territoires et plus encore réempaysannement des sociétés sont la seule issue possible pour sortir de l’ébriété urbaine ».
Le plus difficile, selon Guillaume Faburel, est de se détacher de valeurs très urbaines « d’une humanité qui se regarde le nombril depuis les grandes villes. ».
Pour y arriver, la sensibilité au vivant est le premier ingrédient : écouter son corps, développer l’expérience des perceptions, afin de cheminer vers d’autres cultures du vivant. « Caresser quelques fougères, regarder au grand air, fouler un peu la terre… et cultiver l’idée de la fragilité, voilà qui requiert de développer partout l’accès fréquent et durable à la terre, du petit jardin privé aux ceintures maraîchères à des fins vivrières, nourricières. »
Les écolieux ne sont pas seuls : un mouvement de 100 000 personnes !
Aujourd’hui, en France, on peut considérer qu’un tiers de la population vit dans les grandes villes, un tiers dans les villes petites et moyennes et un tiers dans les espaces ruraux.
Il n’y a pas eu d’exode urbain massif post-pandémie. Cependant, il existe depuis plusieurs décennies un mouvement de fond qui amène chaque année 20 000 personnes à quitter les centre des grandes villes pour s’installer dans les espaces ruraux, soit plus d’1 million depuis 1970.
A côté de ce phénomène, on dénombre 3 000 à 5 000 lieux collectifs en France, habités par près de 100 000 personnes (estimation la plus haute), répartis sur plus de 30 % du territoire hexagonal.
Ces lieux sont d’une grande diversité : habitat groupé et (auto)construction bioclimatique, habitat léger et mobile, permaculture et forêts comestibles, jardins collectifs et potagers communautaires, coopératives artisanales et fermes sociales, zad et communautés militantes… et bien sûr les oasis.
Pour Guillaume Faburel, ce qu’il y a en commun entre tous ces lieux, c’est le désir social et écologique « de vivre différemment, dans d’autres environnements, en changeant de lieu et d’activité, et ce dans les périphéries et ruralités. »
Oasis : un rapport au vivant qui change tout
Selon le géographe, les écolieux sont à appréhender à travers une grille de lecture politique articulée autour d’un triptyque habiter/coopérer/autogérer dans lequel le lien au vivant joue un rôle primordial et transversal.
Habiter
Tout d’abord, « les enjeux écologiques reposent la question de là où nous habitons, ce que nous y faisons, avec quel sens. Ils re-politisent et questionnent nos façons d’habiter le monde à toutes les échelles face aux modes de vie imposés, concentrés et centralisés. ».
Il s’agit d’habiter autrement la terre, et non de la consommer et la consumer, de trouver un autre rythme de vie, en lien étroit avec les rythmes naturels.
Coopérer
Ensuite,« les enjeux sociaux posent la question de la justice et du partage, des solidarités et des formes d’entraides. ». Les écolieux « re-politisent nos liens et relations entre nous, mais plus largement à l’échelle de l’ensemble des vivants » en leur portant de l’attention par le soin et la curiosité.
Ces lieux s’inscrivent dans des réseaux de relations et de proximité centrés autour de la coopération. Partager les savoirs et les savoir-faire est un principe essentiel des écolieux qui accordent une place à chaque personne tout en favorisant le « vivre ensemble » orienté vers la responsabilité et la dignité.
Autogérer
Enfin, les écolieux soulèvent des enjeux démocratiques liés aux modes de gouvernance et à la citoyenneté. Ils permettent, face à « la défiance grandissante et du sentiment d’impuissance » de « re-politiser les capacités d’action ». Autonomie, dépendances choisies et non subies, solidarité et autogestion sont autant de voies possibles.
De l’oasis à la biorégion
Les écolieux sont essentiels pour sortir de la logique des grands centres urbains et contribuer au maillage des bourgs, villages et hameaux. Cette échelle géographique dispose des ressources pour une société fondée sur d’autres manières de vivre tout en réduisant les différentes empreintes environnementales.
On pense ainsi aux 9 millions logements vacants, à rénover ou sous-occupés. Cesser de construite à tout permettrait d’économiser 20 millions d’hectares (soit 40 fois le département de l’Ariège) de ressources forestières et de milieux semi-naturels.
Cette géographie reposerait sur des communautés de 30 000 à 40 000 habitants, réunis dans des biorégions (territoires délimités aux caractéristiques écologiques relativement homogènes et autonomes) de 20 à 30 kilomètres de diamètre. Leur taille faciliterait des mobilités moins carbonées grâce à la valorisation de ressources de proximité. On y trouverait des « formes relocalisées et plus autonomes de vie, animées par les métiers émanant des cultures paysannes et artisanales attachées aux habitudes sociales et culturelles des lieux, y compris les festivités et leur convivialité. »
Enfin, cette géographie s’appuierait sur les 4000 m² par habitant nécessaires sous nos latitudes à l’autonomie alimentaire (alimentation biologique), énergétique (circuit court) et constructive (habitat écoconstruit et utilisation des low-tech), tout cela permis par les solidarités et entraides locales.
Cette géographie porterait ainsi profondément les valeurs d’autonomie et de liberté.
Ré-enchanter la politique en ménageant le territoire
Une autre planification territoriale écologique est à mettre en œuvre autour des défis du « repeuplement » des campagnes. Pourtant, les mesures actuelles en France en matière d’aménagement des territoires restent centralistes et décidées par et pour les villes.
Il est nécessaire de réhabiliter le travail manuel, d’aider au développement des cultures autonomistes relocalisées, de défendre les cultures traditionnelles en évitant la muséification et de favoriser la coopération, par la communalisation des sols surtout.
L’autonomie et l’engagement direct, solution centrale face aux enjeux, trouvent très souvent leur place dans les écolieux.
Face à l’urgence, les initiatives vont se multiplier à vitesse grand V et les débranchements urbains vont s’accélérer. « Collaborons à des zones refuges, à la fois bulles et brèches de plus en plus de transfuges. »
Guillaume Faburel estime qu’il faut s’inspirer de modèles issus de la démocratie directe, de la culture libertaire et du municipalisme. Il s’agit de mettre en place « des organisations visant à anticiper, réguler et bannir dominations et exploitation, autoritarisme ou simple conformisme ». Vous trouverez de nombreuses références et exemples dans la vidéo complète de l’entretien et dans le document annexe.
Le géographe soutient la mise en œuvre du biorégionalisme post-urbain qui inverse la hiérarchie institutionnelle, « plaçant la plus petite unité comme unité la plus légitime en termes de prises de décisions, et la plus capable en ce qui concerne la juste représentation des intérêts et besoins des communautés humaines et biotiques locales. » Les petites unités constituent la clé d’une organisation cohérente, écologique et démocratique
Comment faire advenir cette nouvelle société ?
Pour Guillaume Faburel, les écolieux peuvent devenir de véritables points d’ancrage et ports d’attache dans les espaces ruraux autour du vivant par l’expérience directe de l’autonomie comme alliance politique. Les biorégions seraient l’échelle la plus pertinente pour favoriser la mise en œuvre de ces projets d’alliance. Il faudrait pour cela que les oasis :
- Se rapprochent d’institutions existantes à des échelles de bonne taille, défendues et porteuses d’actions de « transition » comme l’Association nationale des pôles territoriaux et pays géographiques, le Fédération nationale des parcs naturels régionaux, les Conseils d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement…
- S’allient avec la paysannerie sacrifiée par les autorités et plus largement les mondes de la terre afin de réempaysanner nos sociétés tout en désurbanisant les territoires. La Fadear (Fédération Associative pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural), le Réseau des Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural), le Réseau des espaces-test agricoles (Reneta), de même que la Confédération paysanne sont autant d’organisations et de réseaux avec lesquels il y aurait à collaborer activement.
- Soutiennent, si ce n’est déjà fait, les jeunesses rurales maltraitées par l’idéologie urbaine en renouant rapidement avec les foyers ruraux et leur Confédération nationale, le Réseau des familles rurales, le Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne (MRJC), le Réseau d’expérimentation et de liaison des initiatives en espace rural (RELIER)…
- Participent, et c’est peut-être le plus important, plus largement au dialogue avec les initiatives de reprise de terre comme Terre de Liens, mais également, lorsque la proximité géographique le justifie, avec des expériences de longue haleine (ex : Longo Maï), et bien d’autres plus récentes comme le Syndicat de la Montagne Limousine, la Coopérative Intégrale du Bassin de Thau, l’Université Rurale des Cévennes ainsi que des communautés structurées autour des pensées écoféministes.
Lire la synthèse de l’entretien
