Bonjour, je m’appelle Jade. J’ai fini mon service civique mais je continue mon chemin des écolieux. Aujourd’hui, je voudrais revenir sur The Way of Water, un incroyable Erasmus+ auquel j’ai eu la chance de participer durant deux semaines. Nous étions 36 participants venus d’Égypte, de Grèce, d’Espagne, d’Italie, du Brésil, du Portugal et d’ailleurs.
L’idée était d’apprendre en communauté autour de nos eaux intérieures, c’est-à-dire explorer nos émotions, notre sens de la communauté, l’eau dans sa dimension plus spirituelle à travers des rituels, par exemple. Puis, de façon plus concrète, apprendre sur nos eaux extérieures, c’est-à-dire : quel est le chemin de l’eau sous la terre ? Comment et pourquoi stocker l’eau de source sur un terrain ? Comment fonctionne une mare ? Quelles sont les plantes phytos ? Comment fonctionne la biodynamie ? Comprendre le chemin de l’eau sur son terrain, comprendre la composition d’un sol, comment utiliser GIS, et un tas d’autres choses.
Ce programme européen a été hébergé par Northern Lights à l’Oasis de Matrignat. Fondée par Romain Cavillon près de Saint-Amour, Matrignat est un lieu intentionnel dont la vision est de déclencher des changements profonds vers l’harmonie écologique et la connexion humaine. C’est un lieu de travail, de partage, d’apprentissage non formel et multiculturel porté vers l’autonomie énergétique et alimentaire, notamment via la production d’énergie (biogaz). Cette oasis est un nid foisonnant où diverses activités coexistent : ateliers et séminaires, maraîchage, écoconstruction, biorestauration, agroforesterie, pratique musicale, boulangerie, et j’en passe !
2 femmes engagées à l’origines du projet
The Way Of Water est un programme qui a été imaginé et dirigé par Zein Gaia, une artiste-activiste jordanienne engagée pour la régénération du vivant et la justice sociale. Pour inventer ce projet, elle a elle-même été inspirée par un workshop, What The Water Wants, hébergé par l’écovillage de Tamera situé au Portugal.
(Tamera est un village de recherche sur la paix dont le but est de devenir « un modèle communautaire auto-suffisant, durable et transposable pour la coopération non violente et la cohabitation entre les humains, les animaux, la nature et la création, pour un futur de paix pour tous. »)
Les membres de Tamera ont notamment réalisé un sublime documentaire, nommé Water is Love. Il traite de la question de l’eau dans ses dimensions multiples. On y apprend beaucoup de choses et il est très bien réalisé, il est disponible en ligne en libre accès, vous pouvez y aller les yeux fermés.
À propos de Tamera, une des facilitatrices, Aida Shibli, qui habite à Tamera, était des nôtres durant la première semaine. Aida Shibli est une femme bédouine indigène de Palestine sous occupation israélienne. Depuis de nombreuses décennies, elle œuvre pour sensibiliser à l’injustice, pour mettre fin aux cycles de violence politique dans son pays d’origine et dans le monde, pour la libération des femmes et du féminin, pour mettre fin à la répression et à la violence sexuelles, et pour la restauration des connaissances communautaires et autochtones.
2 semaines à flow
Durant ces deux semaines, nous nous rejoignions tous les matins dès 9h30, avec un programme chargé jusqu’à 23h. Voici le résumé de ces deux semaines, rédigé en anglais par Zein, que j’ai traduit.
Nos eaux intérieures
Dès le premier jour, en nous regardant dans les yeux remplis d’eau, nous avons vu des reflets de nous-mêmes dans l’autre. Une cérémonie d’ouverture a eu lieu le premier soir, où les formateurs ont lavé les pieds des participants et inversé la hiérarchie, comme une déclaration silencieuse que nous sommes tous faits de la même manière. Composés à 70 % d’eau, tout comme le corps de la Terre Mère, nous avons apporté des eaux du monde entier et les avons réunies dans un seul récipient.
Nous avons appris des pratiques d’amour saines, en commençant par nous aimer nous-mêmes. Nous avons appris les cycles naturels de l’eau et la toile de la vie… en créant physiquement cette toile et en nous rappelant que nous en faisons partie. Nous avons voyagé dans la forêt, en pèlerinage silencieux, pour nous réincarner à la manière de nos ancêtres… en semant avec nos mains et en écoutant des histoires tout en récupérant des graines. Nous avons ri et pleuré en même temps. Nous avons joué, prié… pour la nourriture… pour l’eau… les uns pour les autres… pour le monde.
Nous avons entendu le cri de la Terre, ressenti et entendu la douleur des communautés autochtones, lointaines et pourtant proches de nos cœurs. Nous avons vu que leur douleur est aussi la nôtre. Nous nous sommes réunis en forum et avons exprimé nos vérités, le beau comme le laid. Nous avons exprimé nos peurs, nos colères et notre tristesse. Avec un courage soutenu par la présence de la communauté, nous avons confessé et libéré… donnant un aperçu des turbulences de nos eaux intérieures, apaisées par le simple fait d’être vues, observées et reflétées. Nous avons vu chez les autres ce que nous voyons en nous-mêmes, libérant des émotions bloquées qui voulaient être relâchées.
Nous avons tissé en parlant de politique de l’eau, imitant les coutumes de nos ancêtres. Passant du temps au service de la communauté, nous racontions nos vies et nos amours passées et présentes.
Nous avons célébré au sein du Conseil de tous les êtres aquatiques, transformés en êtres aquatiques fantastiques. Derrière nos avatars humains, nous donnions la parole aux êtres de l’eau qui souhaitaient s’exprimer à travers nous. Un processus co-créatif… ludique, théâtral, silencieux et profond.
Chaque instant libre était consacré au partage et à l’échange de nos dons : un nouveau système économique basé sur l’échange de jetons physiques apportés de chez nous, des séances en espace ouvert… yoga, méditation, improvisation de danse, soirées cinéma, artisanat et ballets.
Et pourtant, nous étions présents et prenions collectivement soin de l’espace. La tribu des castors, des huîtres, des crabes, des baleines, des dauphins, des algues et des coraux… ensemble, ils nettoyaient et veillaient au bon déroulement de nos journées passées ensemble, dans cette petite communauté temporaire.
Nous avons appris à connaître les zones humides, les étangs et les cycles lunaires… comment les éléments eau, terre, feu et air nous traversent, guidant les moments pour travailler, récolter, tailler. Nous avons exploré le lien entre l’eau et la technologie, les drones, les cartes, l’IA… des outils que nous pourrions utiliser pour mieux comprendre et façonner les paysages du futur.
Nous avons secoué nos hanches et fait bouger nos eaux intérieures, au rythme musical de l’Égypte, en sirotant du thé de lotus bleu venu du Nil. Fluides, nous avons flotté entre les eaux intérieures et extérieures, tissant entre nos réalités internes et externes… comblant un fossé creusé depuis des siècles.
Quand avons-nous cessé d’écouter nos paysages intérieurs ? De faire confiance à nos oui et nos non ? Une nuit de tantra nous a rappelé nos limites et l’importance de nous concentrer d’abord sur notre corps. Et de transformer nos déclencheurs en enseignants.
Les eaux extérieures
La deuxième semaine, nous avons porté notre attention sur les eaux extérieures. Mère Nature a répondu présente. Des eaux intérieures de notre sueur ruisselant sur nos corps chauds et collants aux vestes d’hiver froides et aux fortes pluies… les eaux du ciel étaient omniprésentes tandis que nous parlions de la gestion de la pluie.
Nous avons glané des plantes aquatiques dans un lac et plongé dans l’eau trouble d’une des mares pour l’oxygéner. Nous nous sommes réunis en conseil d’étang pour décider de la meilleure manière de gérer notre plan d’eau commun, en mettant nos besoins humains de côté. Nous avons expérimenté la présence de machines lourdes venues remodeler la Terre, pour capter et stocker l’eau pour l’irrigation et les besoins domestiques de futurs projets de construction. L’eau est primordiale.
Enfin, nous nous sommes réunis en cercle sacré et avons partagé du cacao, un remède qui ouvre le cœur. Nous avons adressé des paroles et des prières pour guérir la plus ancienne blessure du temps. Nous sommes devenus des ponts. À l’écoute de l’autre sexe, pour accueillir sa douleur, sa reconnaissance et ses sincères excuses. Nos mots, observés par la pleine lune, ont résonné dans l’univers.
Nous avons plongé au plus profond, du premier au dernier jour… en nous-mêmes, les uns dans les autres, dans ce paysage sacré. Un petit murmure intérieur s’est élevé pour nous rappeler… que nous sommes l’eau.
Ce que je retiens de cette expérience
Ce rassemblement m’a rappelé l’importance de l’amour et de l’unité. À quel point la communauté peut être un outil de guérison et de transformation rapide. J’ai apprécié le rituel durant lequel, symboliquement, nous avons mélangé les eaux que nous avons ramenées, chacun·e, des corps d’eau de nos lieux de vie respectifs.
J’ai versé beaucoup de larmes et j’ai reconnecté avec mes émotions.
J’ai trouvé juste et important d’écouter Aida Shibli parler de son parcours de militante en tant que femme indigène bédouine, née en Palestine sous occupation israélienne.
J’ai appris comment, et pourquoi, créer des mares. J’ai adoré glaner en collectif des plantes phytos dans un lac pour les replanter dans l’une des mares du lieu. Tous les participants étaient super inspirants et bienveillants. C’était si doux, ce cocon, et les câlins échangés.
Toutes ces nouvelles connexions profondes et interculturelles m’ont remplie d’amour et d’espoir et me donnent envie de continuer de lutter. Je ressors de cette expérience grandie et enrichie.
Un grand merci à Zein, Christos, Hala, Aida, Caio, Romain, Jean-Pierre, les chefs cuisiniers pour nous avoir servi de super repas vegan tous les jours, et à tous les participants. J’espère qu’on se recroisera bientôt.