Dans l’article précédent, nous vous invitions à voir le conflit comme une clé du vivre-ensemble pour se transformer soi et nos relations avec les autres. Nos engueulades ont rarement une seule cause. Chaque conflit est une recette complexe d’ingrédients psychologiques, sociaux, structurels, conjoncturels… qui se mélangent finement pour donner ce goût amer et pimenté. Pour traverser les tempêtes, on peut déjà apprendre à chausser diverses lunettes apportant chacune un éclairage différent sur ce qui se passe.
Prenons un exemple concret.
Alex et Cris sont colocataires, avec Stef et Dominique. Un matin, Alex explose soudain de colère en reprochant à Cris de ne pas faire sa part de ménage dans les espaces communs. Cris s’étonne puis s’énerve, considérant en faire assez, et qu’Alex n’a pas à lui parler sur ce ton. Une bonne engueulade s’ensuit, qui aboutit sur une discussion tendue mais abordant peu à peu divers aspects de tout ce qui se joue à ce moment-là, entre lui et elle.
Le contexte immédiat
Prenons d’abord les lunettes du contexte personnel immédiat, physique et émotionnel : y a-t-il des éléments qui peuvent éclairer sur l’apparition du conflit et une certaine sensibilité ou réactivité des personnes à ce moment-là ?
Alex et Cris ont en effet mal dormi cette nuit, les voisins du dessus ont fait une fête bruyante. Cet événement les a particulièrement irritées, ce qui leur fait vite perdre patience dans la discussion. Après en avoir pris conscience, ils décident de se reposer et de reprendre la discussion ensemble plus tard.
L’objet et l’histoire du conflit
La conversation porte d’abord sur les faits, à travers les lunettes de l’objet du conflit et son historique. Quel est le problème ? Y aurait-il un malentendu ? À quand remonte le conflit pour les divers protagonistes ? Est-ce possible de s’accorder sur un récit commun qui expliquerait l’escalade ?
L’objet de leur conflit est le ménage : c’est vrai qu’il y a un flou sur ce que chacune doit faire et comment, cela n’avait jamais été discuté précisément auparavant, même si Alex considère que ce n’est pas la première fois que le sujet arrive dans leurs conversations. Mais Cris ne s’en souvient pas. On voit que ce sujet n’a pas la même importance pour les deux.
Les personnalités
En chaussant les lunettes des différences de personnalités : chacune peut se reconnaître dans un type de caractère qui a ses propres qualités, travers et modes de fonctionnement, potentiellement polarisé par rapport à d’autres profils.
Alex est perfectionniste et a donc du mal à supporter que les choses soient faites approximativement selon sa propre vision des choses, mais a tendance à rentrer sa colère autant que possible jusqu’à ce que cela soit insupportable. Cris accorde peu d’importance à la propreté et à l’esthétique des espaces, pour lui ce qui compte c’est « le vivant ». Elle a toujours beaucoup de choses à faire et ses priorités sont fluctuantes.
Mais la notion de « personnalité », si elle permet de reconnaître une certaine altérité, n’est pas suffisante et ne doit surtout pas être essentialisante, d’autres lunettes vont préciser le fonctionnement de chacune.
Les besoins
Les lunettes des besoins permettent de voir quels sont les besoins insatisfaits qui amènent à (ré)agir de telle ou telle façon, et par empathie à reconnaître les besoins de l’autre, car les besoins sont universels, même si tout le monde ne les priorise pas pareil au même moment.
Cris a un besoin fort d’autonomie, c’est difficile d’entendre un jugement sur ce qu’il devrait faire comme à un enfant. Son fort besoin de réalisation personnelle l’amène à privilégier des temps de créativité ou de relation aux besoins domestiques. Alex a un besoin important d’harmonie qui s’exprime par une recherche de propreté. Elle a aussi un grand besoin de reconnaissance : le fait que Cris ne se soit jamais rendu compte qu’elle faisait plus de tâches ménagères lui reste en travers de la gorge.
Les valeurs
De la même manière, nous avons tous et toutes les mêmes valeurs universelles, et d’autres qui sont plus relatives, mais nous ne les priorisons pas de la même manière, ce qui est un paramètre fréquent de conflit interpersonnel ou de groupe.
Derrière le besoin d’autonomie, c’est la valeur Liberté qui est chère à Cris : faire avec les règles collectives est vécu comme une contrainte, même quand il participe à les élaborer, et il n’est pas difficile de déroger à sa responsabilité si l’élan du moment l’amène ailleurs. Sa valeur Paix est aussi importante, tant et si bien que Cris a préféré ignorer les premiers signes de reproches par Alex.
Alex a pour valeur phare l’Égalité. Dès l’enfance s’est développée une conscience aiguë des injustices entre les frères et sœurs ou entre camarades. C’est la base de son engagement militant, corrélé à une valeur de Loyauté qui lui semble trahie par Cris.
Les diverses polarités et échelles
Toutes sortes d’autres polarités font l’équilibre de la vie au sein de chacune et dans un groupe mais, si elles ne sont pas conscientisées, elles peuvent être vécues comme des oppositions ou incompatibilités insolubles. Par exemple en mettant les lunettes de la polarité entre l’individu et le collectif :
Cris est venu s’installer en colocation pour échapper à la sphère familiale étouffante. Cette étape d’émancipation met l’accent sur son développement personnel : difficile de retrouver dans son nouvel espace de vie les mêmes injonctions au ménage que chez ses parents.
Alex est venue vivre en coloc’ après 3 ans en appartement seule, c’est vraiment sa manière de mettre en œuvre ses idéaux de partage et de co-responsabilité en expérimentant le vivre-ensemble.
D’autres lunettes permettent par exemple d’observer des divergences de focus : nos réactions et opinions contrastent parfois par leurs différences dans l’échelle que nous prenons en considération prioritairement pour agir : mon bien, celui de ma famille, celui de ma société, celui de l’humanité, celui de tout le vivant.
Cris est centré sur son propre épanouissement et celui de ses proches, c’est pourquoi il organise souvent des fêtes à la coloc’ et fait preuve de beaucoup de générosité avec les invité(e)s. Alex est souvent dans des réunions militantes à l’extérieur pour organiser des mobilisations écologistes : en s’informant beaucoup sur le monde et en participant à divers mouvements, elle accorde peu d’attention personnelle à chacun de ses coloc’, elle a juste besoin d’ordre et de repos en rentrant à la maison.
La famille en arrière-plan
En approfondissant leur conversation, Alex et Cris en arrivent à chausser les lunettes des histoires familiales : nos mécanismes de défense dans le conflit, potentiellement violents, se forgent en fonction des événements de notre vie et comment nous les avons traversés selon notre structure familiale, nos blessures et nos interactions sociales dès l’enfance.
Le besoin d’égalité est viscéral pour Alex parce qu’elle s’est souvent sentie lésée dans sa famille, coincée entre 1 frère aîné brillant qui suscitait l’admiration de tous les adultes et 2 petites sœurs jumelles « adorables ».
Cris a vécu une relation fusionnelle avec sa mère qui l’a longtemps élevé seule. Cet attachement a été vécu comme une sorte d’emprise affective dont il a été difficile de se défaire afin de construire sa propre personnalité.
Les rôles dans un groupe
Examiner nos histoires familiales amène souvent à mieux regarder les rôles que nous endossons dans les dynamiques de nos groupes. Plus ou moins formalisés ou inconscients, les rôles que chacune prend sont fonction de ses propres compétences et besoins, mais aussi des autres rôles dans le groupe. Répondant à des besoins variés du groupe, ils entrent facilement en conflit d’intérêt.
Dans la discussion, Alex évoque l’amertume de se sentir un peu seule à porter leur collectif dans la coloc’, en rassemblant les loyers pour les envoyer au propriétaire ou impulsant des courses communes. Cette responsabilité est vécue comme une charge. Cris lui reconnaît une sorte de leadership positif sur l’unité de la coloc’ mais accuse aussi Alex d’avoir assumé ce rôle sans être mandatée par les autres, et dénonce parfois une posture de chef qui le hérisse et lui donner envie de fuir ou de se rebeller. Cris est dans un rôle plus discret et aussi peu formalisé de prendre soin de celles et ceux qui arrivent dans la coloc’, que tous et toutes se sentent à l’aise, et des relations de voisinage aussi pour favoriser l’entraide. Alex ne s’en rend pas compte, étant moins à la maison en journée.
Les différences culturelles
Des lunettes très importantes sont celles des différences culturelles : nos habitudes, conventions, opinions, croyances… en définissant nos identités générationnelles, nationales, régionales, religieuses, militantes, sociales… peuvent entrer facilement en conflit avec celles des autres, surtout si nous n’avons pas conscience de leur relativisme, et de curiosité pour les autres conceptions de la vie.
Alex hérite d’une culture hygiéniste transmise par sa famille : dans cette vision, la propreté est importante et l’amène à projeter beaucoup de préjugés sur celles et ceux qui ne partagent pas ce même souci ou différemment.
Cris est inspiré par la culture punk qui rejette certaines normes sociales considérées comme bourgeoises. Ce qui semble de la négligence pour Alex a des fondements militants.
Les postures psychologiques
Plusieurs approches systémiques de la relation et donc du conflit mettent l’accent sur les rapports de pouvoir, par exemple les lunettes du « rang » psychologique et spirituel (Arnold Mindel) mettent en évidence que certaines personnes ont plus d’assurance, de capacité d’expression, de confiance en l’avenir… qui vont leur donner une ascendance naturelle dans la relation, laquelle peut être vécue comme oppressive pour les personnes n’ayant pas ces appuis, d’autant que ce rang est souvent permis par un certain privilège social.
Cris et Alex projettent chacun sur l’autre une certaine assurance et donc, inconsciemment, un certain pouvoir. Cris voit en Alex quelqu’un qui mène avec aplomb sa vie, et a du respect pour ses capacités de plaidoyer militant. Alex admire Cris dans son attitude détendue et son sens de la solidarité qui en font une personne chaleureuse et assez charismatique. Chacun a une sorte d’intimidation pour ces postures que le protagonistes admirent mais jalousent ou craignent aussi et les vivent parfois comme des postures de pouvoir.

Le contexte structurel
Ces avantages se combinent avec le rang contextuel : chaque situation s’inscrit dans un contexte structurel qui donne des responsabilités, de l’autorité et du pouvoir à certaines plus qu’à d’autres.
C’est Alex qui avait trouvé la colocation, le propriétaire étant un ami de son beau-père. De fait cela lui confère une position de redevabilité vis à vis de ce proprio, en se portant caution pour l’ensemble du collectif. Cela accentue le soin qu’elle souhaite apporter à cette coloc’, et la responsabilité du respect de la propreté du lieu. C’est aussi pour cela que Cris et les autres ont reconnu un statut invisible induisant une certaine autorité à Alex, qui a endossé naturellement une position contrôlante dans leur collectif, même si cela n’a jamais été nommé.
Les biais des oppressions systémiques
Dans l’angle mort de beaucoup de décryptage de conflits, ces lunettes éclairent les mécanismes insidieux de discriminations sociales et oppressions systémiques qui traversent toutes les relations : genre, classe, race, préférence sexuelle, nationalité, handicap…
Alex a d’abord eu le réflexe de faire un peu plus le ménage que ses autres coloc’ parce qu’elle sait qu’elle est assez exigeante sur cela, mais ensuite elle s’est sentie renvoyée au stéréotype de genre de la femme qui fait le ménage, et cela, elle ne veut plus l’accepter. Cris reconnaît avec difficulté qu’une part de lui trouve normal qu’Alex fasse le focus sur le ménage, comme elle a toujours vu sa mère s’en occuper sans trop lui demander de prendre sa part.
Cris réagit aussi à la posture hautaine d’Alex et son rappel à l’ordre. Cela fait écho à des humiliations classistes subies à l’école du fait de son origine sociale défavorisée (qui se voyait à ses vêtements sans marque et au fait qu’il ne pouvait pas avoir les mêmes loisirs que ses camarades). L’injonction au ménage le renvoie à des moqueries de « saleté » qui lui était faites dans la cour d’école. Alex reconnaît avec difficulté que son rôle contrôlant dans la coloc’ est la reproduction d’une posture dominante qu’elle a pu voir chez son beau-père, chef d’une petite entreprise.
Les lunettes systémiques mettent en lien beaucoup des autres lunettes. Elles peuvent expliquer des fonctionnements familiaux, psychologiques ou culturels plus en profondeur et des rapports au conflit très différents. C’est donc un levier très important pour désamorcer une situation conflictuelle et entrer en empathie avec l’autre de façon profonde.
A travers toutes ces lunettes, Alex et Cris peuvent comprendre les crispations de leur relation, ce à quoi ils auraient dû faire plus attention, leurs blessures qui s’expriment, leurs conditionnements et projections. Assumer toute cette complexité et altérité va les aider à apprécier ce que l’autre apporte et être plus vigilantes à l’avenir sur les points sensibles.
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Pour aller plus loin
Cet article est écrit par Magali Audion, engagée dans la communauté de l’Arche de Saint-Antoine, organisatrice et animatrice de stages à la Fève, formée à la transformation constructive des conflits avec l’ATCC. Il fait suite à l’article Le conflit : verrou ou clé du vivre-ensemble ?
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La communauté de l’Arche de St-Antoine : www.arche-sta.com
