“Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m’enrichis.” Antoine de Saint-Exupéry
Parfois, les oasis ont une image un peu bisounours, non-violente, hippie, des babas cools qui vivent ensemble. Et par certains aspects, cette image est bien méritée ! Oui, dans les oasis, on s’embrasse, on se parle de cœur à cœur, souvent on s’accepte les uns les autres sans se juger.
Sauf que dans les oasis, on trouve aussi une grande diversité de personnes, de situations, et on retrouve, comme dans le reste de la société, des divergences de points de vue, d’envies, de caractère, de tendance naturelle.
Et c’est ce qui est beau avec le mouvement des oasis, c’est l’envie de faire ensemble, tout en étant différents. Parce que même si on a l’impression d’être dans un entre-soi par moments, en vivant en oasis, on se rend vite compte que même avec des gens avec qui je partage les mêmes grandes valeurs (sobriété, simplicité de vie, bienveillance…) on a toutes et tous notre définition de ces grandes valeurs, et on se retrouve à s’entrechoquer, à ne pas être d’accord, à s’engueuler.
Dans cet article, on vous propose quelques apports théoriques pour réfléchir à la place et au rôle du conflit dans les oasis, et (ré-)ouvrir le débat au sein du réseau sur ce sujet !
Le conflit fait peur
Commençons d’abord par reconnaître que le conflit, bien souvent, déclenche des peurs chez les uns et les autres, ce qui nous pousse à éviter le conflit autant que possible.
Quelles sont les peurs principales face au conflit ?
- peur de perdre la relation, de blesser l’autre, de perdre l’amour.
- peur que ça serve à rien, que le conflit soit vain, inutile, et douloureux, qu’on perde du temps avec cette histoire
- peur de faire un fromage avec quelque chose de pas si important
- peur des jugements sur moi et des jugements que j’ai sur les autres, peur d’être jugée si je dis que telle chose me dérange ou me touche.
- peur de ne pas être comprise, entendue.
D’autre part, le conflit est aussi parfois vu négativement : ça ne serait pas mature, ou pas spirituel, d’être en conflit, les gens adultes et raisonnables n’ont pas de conflit, quand on est assez mature, on n’a pas de conflit…
Ce genre de rapport au conflit invite à un repli sur soi, “je vais travailler sur moi”, plutôt que de jouer le jeu de la relation et de confronter l’autre constructivement.
Bien souvent, quand je travaille sur moi pour éviter le conflit, je me diminue, me rapetisse, et la relation ne grandit pas.
Notons enfin que ce rapport au conflit n’est pas une généralité et que certaines personnes au contraire voient le conflit une manière d’être en relation et cherche l’amour en créant le conflit. C’est un peu l’amour vache…
C’est intéressant pour chacun-e dans un groupe de réfléchir à ma manière de voir le conflit. Bien souvent, ma manière de vivre le conflit est liée à mon histoire familiale. Un petit exercice très simple à vivre en groupe est de partager nos différentes cultures du conflit. Est-ce que j’ai souvent des conflits ? Est-ce que j’en ai peur ? Ou au contraire, j’aime m’affirmer et poser mes limites fortement ?
Au fond, c’est quoi un conflit ?
Un conflit, c’est simplement quand on n’est pas d’accord, quand plusieurs élans de vie se frottent.
Et c’est une bonne nouvelle !
Parce que ça veut dire qu’on a des élans de vie, ça veut dire qu’on est vivants, dans notre puissance, notre joie de vivre et qu’on suit notre élan.
Et ça veut dire qu’on est avec d’autres êtres vivants, qui ont eux aussi leurs élans de vie, et qu’on peut créer ensemble quelque chose de plus intéressant que moi toute seule./
Si on était tous comme moi, qu’on pensait tous comme moi, on s’ennuierait sévère. Et on créerait pas de l’intelligence collective, on aurait juste le même avis.
Les conflits, c’est la base de l’intelligence collective.
Les conflits, c’est la base du vivre ensemble. En fait, les conflits, c’est l’expression concrète de l’altérité. On est tous différents, donc on a des conflits. Les conflits sont l’endroit où on explore cette altérité, où on la vie concrètement, dans la tête, le corps et le cœur !
Dans un conflit, on se frotte, et en se frottant, on crée de la chaleur, on crée des étincelles. On crée !
Alors pitié, ne passons plus à côté d’un conflit et de tout ce qu’il a à nous apprendre.
Laisser chaque couleur tracer sa route ou les faire se rencontrer dans un chaos créateur…?
Pour préciser, Arnold Mindell, créateur du ProcessWork (si ça vous intéresse, allez voir cet article), propose une typologie des conflits.
Selon lui, un conflit peut être :
- interne, c’est-à-dire entre différentes facettes de moi-même : par exemple je suis bien tentée de manger plein de chocolats à Noël mais j’ai peur pour ma santé si j’en mange trop !
- relationnel, avec quelqu’un, ou dans un groupe, avec des gens bien physiques en face de nous : par exemple je suis en conflit avec ma mère qui fait toujours des plats trop gras et sucrés pour nos fêtes de famille, malgré que je lui ai dit plusieurs fois que j’ai peur pour le diabète de mon père !
- et au niveau mondial, un conflit qui nous touche de manière globale, par le conflit lié à la crise du Covid, les conflits liés au genre, aux races, le conflit lié au changement climatique, ou, si je reprends mon exemple, le conflit de notre monde face à l’obésité.
Ce qui me semble très intéressant dans l’approche du Processwork, c’est de mettre toutes ces échelles en relation : selon Mindell, ces trois échelles sont fractales, en résonance, et quand on travaille à une échelle, cela aide le travail aux autres échelles.
Ce que j’observe dans les oasis, ce sont trois autres échelles qui se dessinent :
- des conflits internes (entre moi et moi)
- des conflits interpersonnels (entre moi et une autre personne)
- des conflits structurels (qui concernent l’ensemble du groupe et sa dynamique).
Bien souvent, ces trois échelles se superposent et des conflits interpersonnels sont liés à des conflits structurels et/ou internes par exemple, ou des conflits structurels naissent de conflits interpersonnels qui ont une répercussion en créant des conflits internes et ainsi de suite.
Les réactions habituelles face à un conflit
Continuons avec Mindell, selon lui, nous avons habituellement trois attitude face au conflit :
- le réprimer, c’est-à-dire tout faire pour ne pas ressentir le conflit, l’inconfort, le malaise, cela peut passer par la prise de drogues, ou plus simplement par regarder beaucoup de séries télé…
- le fuir, c’est-à-dire partir, quitter la situation conflictuelle,
- et enfin l’agression est la troisième attitude face au conflit, c’est-à-dire chercher à faire disparaître l’autre, cela peut passer soit de manière physique, en cherchant agressant physiquement l’autre, mais cela passe aussi de manière plus subtile quand je cherche à réduire le point de vue de l’autre à néant, au mien, à le convaincre, à faire disparaître le point de vue opposé au mien.
Malheureusement ces trois attitudes ne permettent pas de traverser le conflit et d’en retirer les apprentissages qu’il recèle.
Quand on utilise ces trois attitudes les conséquences sont diverses mais peu attirantes :
- Les individus se rabotent, renient leurs besoins, leurs envies.
- Il y a un gagnant et un perdant si on persévère dans l’agression, l’envie de convaincre.
- Chacun-e reste campé-e sur ses jugements (on ne va pas se confronter à la réalité de l’autre, à ce qu’il vit, on reste sur son idée préconçue).
- On renonce à la relation.
- Chacun-e reste dans son coin, personne n’ose trop bouger, et le groupe devient tout gluant.
- On cherche des solutions à l’extérieur pour avoir raison (ex : une raison d’être qui mettrait tout le monde d’accord, une gouvernance miracle), mais ça ne marche pas.
Arnold Mindell propose donc une voie différente pour mettre de la vie dans nos conflits et ne pas aller dans ces 3 impasses.
Le cycle du conflit
En effet, un conflit est en réalité une source d’apprentissages, une situation qui nous enseigne sur les endroits de nous et de notre groupe qui sont encore dans l’ombre.
Traverser un conflit, cela permet :
- une plus grande prise en compte de la diversité de la vie, tout n’est pas comme moi j’aime, moi je veux, moi moi moi.
- une meilleure connaissance de l’autre, des autres (déconstruire l’image que j’ai de l’autre pour vraiment le découvrir, même dans ce que je n’aime pas)
- une opportunité d’évoluer, de voir ce à quoi on tient réellement, de s’affirmer et de redéfinir et mettre en action ses valeurs
Alors comment faire ?
Selon Arnold Mindell, il y a 4 phases dans la vie, qui reviennent constamment de manière cyclique.
Phase 1/ Je vais bien tout va bien, je n’ai même pas envie de penser à un problème, je me concentre sur moi, moi moi, et ça va, tout va bien, soyons heureux et ne nous posons pas de questions sur les tensions.
Phase 2/ Il y a une personne/un évènement/une maladie/ la vie qui m’amène quelque chose, appelons là X, qui me dérange profondément, qui m’énerve, m’agace, m’insupporte. Je suis dans l’antagonisme. Cette phase est une phase de tensions. On ne peut s’empêcher de remarquer la mauvaise humeur et l’atmosphère tendue. C’est le moment d’exprimer les positions, de vraiment explorer les différentes situations, les rôles qui sont en présence et qui s’affrontent. J’ai besoin d’exprimer qui je suis, et en quoi c’est différent de l’autre personne.
Phase 3/ Je suis capable de me détacher de mon rôle et d’incarner aussi la polarité opposée. Il y a quelque chose de plus fluide, je peux entendre en moi profondément le point de vue de l’autre. Dans cette phase, je peux interchanger les rôles, aller de l’autre côté, du côté qui me dérange. Et je peux même essayer de faire parler ces deux rôles ensemble, je les essaye comme des vêtements, je les fais miens à l’intérieur de moi.
Phase 4/ Je vis un détachement par rapport au conflit de départ, et “l’univers me bouge” dit Mindell, tout est pareil et tout est différent, quelque chose a changé et le processus continue sans mon action volontariste. C’est une phase de détachement et en même temps d’ouverture, j’ai pu sentir à l’intérieur de moi les deux rôles et je les englobe avec détente, et compassion pour le tout.
Et après la phase 4, revient la phase 1 et ça redémarre !

D’une certaine manière, avec le Processwork, on travaille le conflit au niveau de son essence, dans un endroit subjectif où l’intérieur et l’extérieur se mélangent. Avec l’idée que ce travail à ce niveau-là va ensuite avoir des répercussions concrètes. D’une certaine manière, je pense que ça marche toujours bien mieux en passant par là : d’abord au niveau de l’essence du problème et ensuite on cherche des solutions concrètes.
Voilà, c’était un premier aperçu du conflit d’un point de vue un peu théorique et engagé, en vous invitant à aller explorer vos conflits avec curiosité, car en les traversant, on approfondit la relation à l’autre. Qu’est-ce que vous en pensez, comment ça résonne chez vous ?
Quand on commence dans ce chemin, il peut être rassurant d’être accompagné par des personnes qui ont l’habitude. Alors si ça vous a donné envie de mettre en place une culture du conflit dans votre oasis, et que vous voulez être accompagnés dans cette aventure formidable mais un peu terrifiante, nous sommes là pour vous aider, contactez nous !
