L’économie de l’écovillage de Pourgues : l’argent sans tabou

Jade en service civique sur les chemins des écolieux

Bonjour, je m’appelle Jade, je suis en service civique pour la Coopérative Oasis et Les Chemins de la Transition. Dans le cadre de cette mission, je réalise un tour de France des écolieux. L’idée est de voyager pour découvrir des pépites en termes de vivre ensemble, recettes DIY, astuces écolos en tout genre, pour pouvoir vous les partager sous différentes formes : récits, articles comme celui-ci, vidéos, podcasts, etc. Avec mon ami Martin, qui réalise la même mission que moi, nous avons séjourné ensemble au village de Pourgues. Il nous semblait intéressant d’enquêter afin d’écrire un article sur la gestion économique de Pourgues. D’une part, car les habitants et habitantes ont créé leur propre fonctionnement et que nous étions subjugués par l’efficacité de celui-ci, d’autre part, car il n’existe rien, à notre connaissance, sur le sujet dans les communautés alternatives. Nous nous étions fait la réflexion que Pourgues offrait un modèle intéressant qui pourrait servir d’inspriration à d’autres projets. Bonne lecture !

Dans les écovillages, et de façon plus globale en France, l’argent est une notion taboue. Pourtant, même si nous aspirons à nous détourner du capitalisme, l’argent reste une réalité, difficile d’y échapper. À Pourgues, la question de l’argent est abordée de manière pragmatique, avec la volonté de s’ancrer dans le monde tout en proposant un modèle économique solidaire, viable et durable. Dans cet article, nous explorerons comment l’économie de Pourgues fonctionne et les différentes stratégies mises en place pour garantir la pérennité du projet, tout en conservant une vision collective et démocratique.

Une économie connectée au monde : l’achat du lieu et le défi du financement

L’aventure de Pourgues débute par l’acquisition d’une propriété pour un montant total d’un million d’euros. Ce projet a nécessité un investissement important, financé par les membres fondateurs du collectif. Cependant, ces derniers avaient des capacités financières très différentes, allant de contributions de 500 000 € à des apports nuls, avec également des crédits souscrits. Cette différence a créé un déséquilibre initial dans le financement du projet. L’idée, dès le départ, était de rembourser progressivement les investisseurs avec l’argent généré par les activités du lieu. Le but ultime est de faire de Pourgues un lieu « commun », qui n’appartient à personne, mais appartient à tous et toutes, en libérant peu à peu le projet des créanciers. L’objectif est donc de rembourser les prêts année après année, en s’appuyant sur les bénéfices générés, notamment par l’accueil des visiteurs, prochainement leur petite école alternative, ainsi que les revenus des activités professionnelles des habitants (dans l’éducation, la culture, la santé, l’accompagnement, la formation, la restauration, les chantiers et le petit artisanat).

©Village de Pourgues

Une gestion financière en évolution : du rêve utopique à la réalité pragmatique

Au début, le projet était animé par des idéaux utopiques et un désir de rupture avec les structures économiques traditionnelles. L’idée de « vivre sans argent » ou de mettre en place un système économique radicalement différent était bien présente. Cependant, avec le temps, il est devenu évident que pour que le projet survive et se développe, il fallait une gestion financière plus pragmatique. Aujourd’hui, chaque habitant de Pourgues est stable financièrement ou en recherche de stabilité. Le modèle économique a évolué pour mieux répondre aux réalités du terrain. Les apports financiers initiaux étant très disparates, il a été décidé de trouver une manière de « lisser » les différences au fil du temps. Cela passe par une contribution mensuelle à la communauté, allant de 300 à 1 200 € par mois, en fonction des revenus et des situations individuelles de chaque membre. Cette fourchette permet de rester inclusif tout en garantissant la stabilité financière du lieu. Cet argent sert à payer l’ensemble des charges de subsistance du collectif : alimentation, énergie, travaux, remboursement du crédit, taxes, assurances, etc.

©Village de Pourgues

Transparence et coopération : l’économie collective de Pourgues

Depuis peu, les villageois ont instauré une transparence financière totale. Chaque habitant informe les autres sur ses revenus et son patrimoine. Cela permet d’éviter les tensions et de s’assurer que tout le monde participe de manière équitable au projet. C’est un processus de développement personnel et collectif d’ampleur, qui remue, mais qui est nécessaire afin que les habitants puissent vivre « leur rêve de grande famille qui gère son argent ensemble ». Cette gestion collective de l’argent est rendue possible grâce à une gouvernance partagée. Lorsqu’une décision importante doit être prise concernant les finances (comme le montant des contributions mensuelles ou l’allocation des ressources), cela fait l’objet de consultations collectives. Un des objectifs est de maintenir l’équité, tout en tenant compte des besoins de chacun. C’est ainsi que, après quelques années pendant lesquelles le collectif a testé sans succès le recrutement de nouveaux habitants sans conditions financières et sans poser de contraintes, il a été décidé collectivement que chaque personne entrant dans l’écovillage devrait participer à hauteur de 30 000 € sous forme de parts dans la société coopérative qui a acquis le lieu, une somme qui pourra être récupérée entièrement lorsque la personne quittera le projet. Le processus de coopération des habitants autour de la question financière a été soutenu par Cécile Noël d’Abricoop, spécialiste du rapport à l’argent dans les groupes, formée par Peter Koenig, pour permettre à chacun de travailler et harmoniser son rapport à l’argent en profondeur, tout en renforçant la cohésion au sein du groupe.

©Village de Pourgues

Autonomie et soutien : un écovillage sans subventions

L’un des choix forts de Pourgues est qu’il ne reçoit aucune subvention. Le collectif a fait le choix de ne pas dépendre des financements publics, pour démontrer qu’un collectif d’habitants en territoire rural peut être autonome vis-à-vis de l’État pour subvenir à ses besoins, grâce aux richesses créées par les habitants. C’est un défi important pour un lieu où les habitants consacrent environ la moitié de leur temps à :

  1. Le soin relationnel et la gouvernance partagée.
  2. Une éducation et une présence de qualité avec leurs enfants.
  3. L’ensemble des rôles à tenir bénévolement pour la gestion d’une telle communauté.

Cette autonomie financière est d’autant plus un défi que Pourgues, comme n’importe quel autre lieu, fait face au coût de la vie. Même si Pourgues a des coûts nettement moins élevés que la très grande majorité des foyers français, notamment grâce à l’optimisation des espaces chauffés, la mise en commun des appareils électroménagers (machine à laver, réfrigérateur, four, etc.), le chauffage au bois-bûche et au solaire thermique, ces coûts sont entièrement supportés par le collectif et chacun doit contribuer pour que l’écovillage continue de fonctionner sans mettre en péril ses finances. L’enjeu est de maintenir un équilibre financier tout en continuant à offrir un cadre de vie agréable et éthique.

©Village de Pourgues

Les défis de l’inclusivité : trouver un juste équilibre

L’une des grandes questions soulevées par ce modèle économique est celle de l’inclusivité. Le coût de la vie à Pourgues, bien que modéré comparé à d’autres écocommunautés, peut représenter un frein pour certaines personnes qui n’ont pas les ressources nécessaires pour intégrer le projet. Cependant, les membres de l’écovillage sont conscients de cette problématique et cherchent des solutions pour rendre le lieu plus accessible à une plus grande diversité de personnes. Ramïn, un des membres fondateurs, partage son point de vue : « Nous avons un système équitable de contribution en conscience, inspiré du revenu de base, où chacun participe selon ses capacités. Depuis le début du projet, j’ai tenu à ce qu’on soit un groupe d’une large diversité, non seulement financière, mais aussi sur les capacités physiques et mentales à travailler. Notre modèle permet à chacun de prendre le temps pour trouver sa place et sa raison d’être personnelle, sans avoir à subir la pression de souffrir au travail pour subsister. C’est cela que j’entendais avant tout en posant la notion de « liberté » au cœur du projet. »

©Village de Pourgues

Un pari bien parti pour réussir

L’écovillage de Pourgues offre un modèle économique démocratique qui allie économie collective, gestion transparente et autonomie financière. Si ce modèle reste perfectible, il démontre qu’il est possible de créer un projet alternatif viable dans le monde contemporain, sans renoncer aux réalités économiques. Également, en menant notre enquête, nous avons pu constater que les habitants sont satisfaits de la gestion économique du lieu. Martine, une des nouvelles habitantes de l’écovillage, nous confie : « Je me suis sentie très en confiance en venant ici, avec tout l’aspect relationnel, le soin, l’attention dans les relations humaines, mais aussi je sentais qu’il y avait une situation économique assez stable. Le fait que ce lieu n’ait jamais été déficitaire en 7 ans, c’est pour moi un truc extraordinaire. J’ai senti qu’il y avait une façon très structurée, très adulte, très responsable de gérer les choses financièrement et pour moi, c’est quelque chose de très rassurant. » L’écovillage de Pourgues nous montre qu’il est possible de faire coexister des idéaux où l’humain est au centre avec des pratiques pragmatiques pour garantir la durabilité financière d’un projet par le biais de l’organisation et de l’intelligence collective.

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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Ludovic habite à Saillans, dans la belle vallée de la Drôme, au sein d’un écohameau où il a autoconstruit sa propre maison en ossature bois.

Passionné par les dynamiques de coopération et de gouvernance partagée, il est investi dans différents projets collectifs dont l’école Montessori « Que la Joie Demeure » qu’il a présidé pendant 6 ans.

Entrepreneur dans sa vie d’avant, il a cofondé plusieurs initiatives coopératives et associatives, dont une entreprise en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi (8 salariés) et un tiers-lieu de 3000 m² à Nantes (La Cantine).

Il a accompagné plus de 100 écolieux en projets ou existants depuis 2021.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Après une première expérience comme consultant en stratégie auprès de directions générales, Ramïn s’est tourné vers l’éducation pour agir sur les enjeux sociétaux à la racine.

Il a d’abord enseigné au collège et au lycée, avant de fonder une école Dynamique à Paris en 2015 puis l’écovillage de Pourgues en Ariège en 2017. Cette expérience l’a conduit à transmettre et accompagner d’autres collectifs.

Depuis 2018, il a formé plus de 250 personnes et accompagné plusieurs projets sur les questions de raison d’être, gouvernance, organisation et transformation des conflits.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Mathieu a été chercheur sur les changements climatiques puis consultant en gouvernance carbone avant de diriger l’association Colibris de 2014 à 2020, où il a initié et coordonné le projet Oasis. Il a alors co-fondé la Coopérative Oasis dont il est président directeur général.

Mathieu est également impliqué dans plusieurs lieux : coordinateur du Centre Amma/la Ferme du Plessis, fondateur et représentant légal de l’écohameau du Plessis et fondateur et ancien président de la coopérative CitéCoop qui gère plusieurs tiers-lieux à Paris.

Au fil des années, il a contribué à l’émergence de plus d’une centaine d’oasis et développé une connaissance approfondie des différents modèles, juridiques comme humains.

Mathieu est un accompagnateur hors pair pour aider à la structuration et au développement de projets collectifs.