Dans l’article « Vivre en écolieu, comment prendre la bonne décision ?« , nous avions vu les différentes étapes du discernement pour s’aider à prendre la bonne décision quand on veut changer de vie notamment. Donc, ça y est ! Vous avez décidé de vivre en oasis, plus rien ne peut vous arrêter… sauf que la réalité peut s’avérer bien différente d’autant qu’une partie de cette alchimie dépend aussi des relations que vous tisserez avec les autres personnes du collectif. Là encore la maîtrise du discernement est un précieux outil pour vous guider dans les 3 cas de figure relatifs à un collectif : l’intégration, la création, le départ.
Une clé pour rejoindre un collectif : expérimenter
La phase exploratoire du discernement comporte deux volets : l’exploration intérieure de ses envies, besoins, aspirations… et l’exploration extérieure de ce qui existe et pourrait m’inspirer. Les deux se font en interaction continue… c’est l’expérimentation : le mot-clé pour l’intégration dans un collectif. Expérimenter, c’est ressentir comment une expérience extérieure résonne avec mon être intérieur.
Il y a donc un vrai enjeu à se donner de la disponibilité pour cette phase d’expérimentation. Cela fait partie du cadre du discernement de décider comment je vais me libérer du temps (congé sabbatique, passer à temps partiel, lâcher une activité, confier ses enfants pour les vacances…). Cela peut même être le fruit d’un premier discernement : quitter son travail pour s’accorder un vrai moment de transition exploratoire. Une phase préalable de dépouillement (trier ses affaires, vendre sa maison, partir marcher sur le chemin de St-Jacques…) peut non seulement aider à déjà se détacher de sa vie d’avant (c’est pour certains l’étape la plus difficile), mais surtout à se mettre en état de renouveau : réapprendre à faire avec peu, à découvrir de nouvelles choses, sortir de ses habitudes… C’est déjà se réapproprier soi-même le goût de la transformation pour aller petit-à-petit vers de grands changements et redevenir amoureux ou amoureuse de sa propre vie.
On aura beau faire toutes les grilles de critère et tous les entretiens préalables du monde, la vie est ainsi faite : pour sentir ce qui est juste, il faut avant tout pouvoir vivre l’expérience. Par exemple, la communauté de l’Arche de St-Antoine préjuge de peu de choses au début d’une rencontre. Cela commence par un séjour d’une ou deux semaines. Puis quelques mois, voire une année. Le mode de vie communautaire étant assez exigeant, la personne qui discerne un appel à rester va ensuite pouvoir être acceptée dans le postulat qui dure 3 ans, avant de s’engager formellement sur du long terme. Pour un collectif d’activité ou un lieu de vie partagé, le processus peut être plus court si les enjeux sont moindres. Mais la justesse de la décision ne viendra pas tant du modèle lui-même, de toute façon jamais exactement conforme à notre idéal, que de la qualité de ce qui est vécu, si la mayonnaise prend entre les personnes, si la culture du lieu correspond à notre sensibilité, et si le rythme collectif qui est proposé convient à notre personnalité et nos besoins réels. Et cela, on ne peut pas vraiment le savoir par avance parce que, tout simplement, on n’y a jamais été confronté(e) (et ce n’est pas parce que vous avez vécu deux ans en colocation comme étudiant ou fait des colonies de vacances que vous êtes appelé(e)s à vivre en famille dans une communauté).
Attention aux fausses excuses qu’on peut se donner, comme de se dire qu’on n’aime pas un des aspects de ce collectif mais que « avec moi, ça va changer » : on rentre dans un projet avec le cœur, l’enthousiasme, pas avec la volonté de le changer ; mais bien pour se changer soi-même. Et si on s’y trouve bien, ensuite la communauté changera naturellement grâce à notre charisme propre, nos réflexions, nos actions et nos propres évolutions. On peut aussi prendre le parti de négocier son entrée dans le collectif pour voir si ce qui nous y manque fait partie du négociable ou si cela remet en question trop les fondamentaux.
Autre chose à intégrer : rejoindre un collectif n’est pas un contrat. C’est une rencontre – parfois un coup de foudre. Il faut que la relation prenne dans les deux sens, et que le groupe déjà en place sente l’envie d’intégrer une nouvelle personne, telle nouvelle personne. Intégrer un nouveau membre est une transformation, donc cela peut ne pas être le bon moment, ou pas la bonne personne.
Quelques pièges de la création d’un collectif
Le discernement amène à faire la distinction entre nos rêves, nos projets et la réalité vers laquelle nous allons.
Il y a un double piège dans la pensée « projet ». Beaucoup d’entre nous sommes formé(e)s à cette gymnastique mentale du « projet » qui consiste à fixer ses objectifs, puis trouver des moyens et dresser le plan d’action pour réaliser l’objectif tel que prévu. C’est une méthodologie volontariste qui fonctionne bien pour la mise en œuvre concrète d’une étape de vie (par ex. une fois que l’on a décidé de déménager, de chercher une oasis en Bretagne…) mais à ne pas confondre avec la démarche de discernement qui appelle à un grand zoom arrière avant de faire le focus sur quelque chose.
Finalement, un projet n’est autre que la projection, sur l’écran de notre futur, d’une image vers laquelle nous souhaitons aller. Cette image peut être très séduisante mais il est fort peu probable qu’elle se réalise telle qu’elle. Et tant mieux, car les surprises font partie de la vie !
Le premier piège est de bloquer sur « mon rêve » : c’est l’idéalisme. Les personnes tentées par la vie collective sont généralement très idéalistes, elles ont facilement tendance à projeter sur un collectif le lieu de satisfaction de toutes leurs envies : faire ce que j’aime avec des gens que j’aime, vivre mes valeurs en permanence, dans mon lieu idéal… Rêver à cela est une première étape qui donne de l’énergie. Mais avec le risque d’attendre infiniment les conditions idéales pour se lancer, ou celui de ne pas supporter que les contingences du réel viennent « casser » le rêve si on n’est pas préparés à une grande souplesse. Avec le risque aussi de pointer son projecteur sur les autres et les violenter avec sa propre vision des choses.
Un deuxième piège est de bloquer sur « mon projet ». Le discernement l’interroge de fond en comble : d’où vient ce projet ? Est-il le seul possible ? Correspond-il à mes aspirations profondes ou est-ce juste la transposition de ce que j’ai l’habitude de faire dans un nouveau décor ? (par exemple, attention pour les chefs d’entreprise de ne pas prendre la création d’une oasis comme une nouvelle boîte à monter). Est-il porté par mon ego (un besoin de réalisation, de reconnaissance…) ou des aspirations plus existentielles (une vision politique, spirituelle, un élan de vie) ? Suis-je capable de « déboîter », d’ouvrir les possibles aussi à ce qui peut arriver d’imprévu, les opportunités, les rencontres… et qui vont peut-être transformer ou détricoter mon projet au bénéfice d’un encore-mieux que je n’aurais pas pu imaginer ? Pourquoi est-ce que je veux « créer », plutôt que « rejoindre », qu’est-ce que cela me dit de moi, mes besoins, mes attentes… mes tentations de toute-puissance ou de fuite ?
Même quand un projet apparaît comme central, cela peut être précieux de se contraindre à imaginer un plan B. Pas seulement pour anticiper le « au cas où » ça ne marcherait pas. C’est surtout qu’en rêvant le plan B, on se rend compte des renoncements qu’implique – quand même – notre cher plan A. Si c’est le plan A qui se confirme à l’issue du discernement, au moins on pourra l’appréhender de façon plus réaliste et mettre en place le nécessaire pour bien vivre les renoncements. Par exemple, en projetant de quitter la communauté où je comptais rester, j’ai pu identifier que j’allais durablement m’éloigner de ma famille – ce qui m’a permis de vérifier avec elle que ce n’était pas un problème – et que je devrais renoncer à une certaine diversité socioculturelle qui me nourrissait dans ma vie parisienne. Je ne l’avais pas vu avant et j’ai pu alors en faire un deuil conscient.
« Mon projet collectif »
Quelqu’un, l’autre jour, écrivait une petite annonce à destination de futurs entrepreneurs d’oasis « cherche à fédérer un collectif autour de mon projet ». Cherchez l’erreur… « Mon collectif » n’existe pas – même si je peux avoir des qualités de leader ou une force imaginative inspirante -, il n’y a que « notre collectif » qui existera bel et bien.
Il semble donc indispensable, dès le départ, d’intégrer consciemment à son idéal l’enrichissement mutuel apporté par une vie de compromis, de renoncements, de négociations, de créativité collective, où la part des autres vaut autant que la mienne… « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la graine », disait Gandhi. Ainsi, le collectif ne peut être seulement un moyen pour arriver à la finalité de son projet, il doit être inclus dedans comme le désir profond d’une aventure humaine. C’est ce désir qui permet de trouver la force de relever le défi du « précieux facteur humain ». De même, les personnes ne peuvent être un moyen pour servir le collectif mais doivent être considérées comme sa finalité même. Car comment aspirer à transformer le monde sans la transformation des personnes ?
« On n’entre pas dans une communauté pour la changer (pas plus qu’on ne peut épouser quelqu’un pour le changer). Ce qui ne veut pas dire qu’on entre dans une société bloquée. Comme les personnes, les communautés évoluent. Les anciens doivent l’accepter d’avance : la communauté changera. Elle ne changera pas par la volonté ou les caprices de quelqu’un. Elle changera du fait des événements peut-être. Elle changera surtout par la transformation des personnes, en elles-mêmes et les unes par les autres. »
Charles Legland, cofondateur de la Communauté de l’Arche de St-Antoine
Quitter le collectif : le défi de la douceur
Les départs de collectifs sont souvent le fruit de crises. Des crises personnelles de celui ou celle qui ne trouve plus sa place, des crises de couple qui se séparent, des crises du collectif qui vit un moment de désunion, d’insécurité ou de tensions. Comment éviter le schéma de tenir-tenir-tenir, jusqu’à craquer-partir ?
Il en va de la responsabilité de chacun(e) de partager là où il en est, identifier à temps les signaux d’alarme ou les appels à prendre le large… Mais le collectif a aussi la responsabilité de poser un cadre, car aucun départ n’est insignifiant : il questionne celleux qui partent, mais il doit aussi questionner le collectif qui n’a pas vu et su garder et s’adapter. À la communauté de l’Arche de St-Antoine, la Règle stipule un cadre de discernement formel pour celleux qui envisagent de quitter. Le discernement doit ainsi être considéré comme réciproque, pour que tout le monde s’interroge sur le pourquoi et le comment si jamais l’idée de partir relève d’un dysfonctionnement ou d’un manque communautaire qui peut encore être réparé. Comme pour tout changement, un discernement au départ mérite un accompagnement extérieur, des rendez-vous réguliers de partage ou de discussion avec le collectif, une authenticité. Tout le monde a la responsabilité que cela se fasse dans le plus de douceur possible, même quand c’est le résultat d’une usure relationnelle, de conflits irrésolus ou de divergences profondes. Même en cas de conflit, c’est possible de décider d’un départ ensemble, sans claquement de porte ou exclusion, en partageant un récit commun de ce qui fait que les chemins se séparent et que c’est mieux ainsi. Pour au moins travailler à ce que les conditions du départ ne mettent en difficulté ni le collectif qui se trouve amputé d’un membre, ni la personne partant qui doit se retrouver une situation.
Comme dans les couples, cela peut être apaisant d’interroger le départ sous forme créative, comme « quelle nouvelle relation construisons-nous ensemble ? », plutôt que d’être seulement dans le deuil et les amertumes du passé. Beaucoup de collectifs trouvent de nouvelles richesses à ouvrir des projets avec les personnes qui le quittent mais continuent à vivre proches, avec les mêmes valeurs, souvent plus libres et disponibles d’inventer des partenariats féconds avec les réseaux autour. Au lieu d’être vu comme une tâche au tableau idéaliste de l’union indéfectible, le départ d’un membre peut aussi être perçu comme le déplacement d’une énergie d’un point à un autre sans rompre tous les liens.
À la Coopérative Oasis, on accompagne les groupes sur les aspects humains, juridiques, financiers, en étant inspirés d’outils divers et de nos expériences nombreuses. Contactez nous si vous voulez en savoir plus.
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Pour aller plus loin
Cet article est écrit par Magali Audion, engagée de la Communauté de l’Arche et animatrice de la Fève. Il fait suite à l’article « Vivre en écolieu, comment prendre la bonne décision ?« .
La communauté de l’Arche de St-Antoine accompagne depuis 35 ans des personnes en questionnement ou transition qui viennent expérimenter une autre façon de vivre. Elle a aussi fait fructifier son expérience de l’accompagnement des entrées et des départs dans l’engagement communautaire. Avec la Fève, son « centre de trans’formation », elle propose diverses activités autour du vivre-ensemble, de la non-violence et de l’engagement dans les transitions. des stages d’accompagnement au changement de vie (comme ce stage en novembre). Voici quelques pistes qui découlent de cette expérience, adaptées aux projets de vie collective.
Voir l’ensemble des formations Fève : www.feve-nv.com
La communauté de l’Arche de St-Antoine : www.arche-sta.com
