Municipales 2026 : quel rôle pour les oasis ?

Lors du Festival Oasis 2025, avait lieu une table ronde visant à mobiliser les membres d’écolieux pour la campagne des élections municipales de 2026. Cet article présente la synthèse de 3 points de vue engagés que Jonathan Attias, co-créateur du mouvement Désobéissance Fertile, a interrogé sur leurs expériences en matière de démocratie locale :

  • Sarah Persil : Vice-présidente de la région Bourgogne-Franche-Comté.
  • Elisabeth Dau : Cofondatrice de la coopérative Fréquences Communes qui accompagne les listes citoyennes.
  • Thomas Lefranc : Fondateur d’un écolieu et ancien élu municipal en Savoie.

Sauter le pas de l’engagement municipal

À travers les parcours des 2 intervenantes et les raisons profondes de leur engagement en vue des élections municipales de 2026, l’engagement politique local est rendu accessible à tous et toutes et constitue un prolongement naturel de l’engagement citoyen.

Sarah Persil a ouvert la discussion en liant son parcours, issu du milieu associatif, à son engagement politique actuel. Pour elle, l’échelon municipal est un lieu privilégié pour l’action collective, une « transposition de nos engagements et de nos envies d’améliorer notre territoire ». Elle a souligné que l’expérience acquise dans les associations, les syndicats ou autres collectifs est directement transposable à la gestion d’une municipalité. Son intervention visait à dédramatiser l’engagement électoral et à encourager l’audience à « franchir le pas ».

Sarah Persil : « En fait, on peut franchir le pas dans une municipalité parce que ce n’est pas tout à fait si différent. Il y a des codes, évidemment, qui sont différents, mais en fait, on peut le faire. On peut être légitime. »

Elisabeth Dau a ensuite partagé sa perspective, nourrie par 15 ans d’observation des mouvements démocratiques à l’international et en France tels que Occupy Wall Street ou Nuit Debout. Elle a présenté le mouvement des « listes citoyennes et participatives » (LCP) qui a émergé avec force en 2020, dépassant toutes les attentes. Elle a décrit ces 800 listes comme étant portées par des non-professionnel·les de la politique, plus jeunes, plus féminines, et œuvrant en dehors des partis traditionnels. Leur projet repose sur une triple transition : écologique, sociale et démocratique. 66 municipalités, de 300 à 90 000 habitant·es, sont aujourd’hui administrées par une liste citoyenne.

Elisabeth Dau : « C’est un mouvement qui est humble, un mouvement qui est sous les radars, un mouvement qui grandit, qui fait des choses qui sont très inspirantes, à rebours de l’érosion démocratique et qui montre qu’il y a de la vitalité, qu’on peut réparer la démocratie à l’échelle locale. »

L’engagement municipal n’est pas réservé à une élite, mais est une opportunité pour tout·e citoyen·ne de transformer son territoire. Elles ont insisté sur la dimension collective et la capacité de ces nouvelles formes d’organisation politique à réinventer la démocratie locale.

Pépites du mandat 2020-2026 : un champ municipal des possibles

Après avoir listé les vastes compétences des communes (urbanisme, logement, écoles, etc.), Jonathan Attias a invité les intervenants à partager des exemples concrets de réalisations durant le mandat qui s’achève. Voici quelques exemples de l’étendue du pouvoir d’action des municipalités, même avec des moyens limités.

Elisabeth Dau a présenté plusieurs cas issus de l’observation des communes participatives. Elle a cité la commune de Auray (15 000 habitant·es dans le Morbihan) qui, en un seul mandat, a réussi à relocaliser entièrement sa restauration collective en créant une ferme municipale et une cuisine centrale, servant aujourd’hui jusqu’à 700 repas bio et locaux par jour. Elle a également mentionné le collectif Nantes en commun, qui, après avoir perdu les élections, a créé le premier fournisseur associatif d’énergie renouvelable en France. Ces exemples démontrent que l’action est possible à la fois « dedans » et « dehors » de l’institution.

Thomas Lefranc a complété ce témoignage en partageant son expérience dans une petite commune rurale de 500 habitant·es. Il souligne l’importance des « petites actions toutes simples » pour créer des ponts entre les collectifs citoyens (comme les « oasis ») et le conseil municipal. Il a encouragé les citoyens à solliciter les élu·es, à proposer des articles pour le bulletin municipal, à s’intégrer dans les commissions, et surtout, à participer à la vie locale, y compris aux événements qui peuvent sembler éloignés de leur culture.

Thomas Lefranc : « Des fois, on reproche aux élus, aux locaux, aux natifs de jamais venir à nos soirées. Et on voit souvent qu’on ne va jamais aux leurs non plus. Donc, je vous invite aussi à aller aux réunions du comité des fêtes qui peuvent vous paraître un peu lourdingues. Allez aux réunions publiques aussi. »

Sarah Persil a renforcé cette idée en rappelant la « clause générale de compétence » qui permet aux mairies de « tout faire ». Elle a donné l’exemple de Grande-Synthe, une ville confrontée à de lourds défis sociaux, qui a monté un camp d’aide aux réfugiés, mis en place un revenu universel local et a même gagné un procès contre l’État pour inaction climatique. Elle a également cité la ville de Tours, où une adjointe a transformé la gestion des espaces verts en « patrimoine vivant », créant des synergies entre les services et valorisant le travail des agents.

Il est crucial pour les collectifs citoyens de s’impliquer activement dans la vie locale existante, y compris dans les événements organisés par d’autres associations (comité des fêtes, etc.). Cette démarche vise à briser les silos culturels, à se faire connaître des habitants et des élus, et à construire une légitimité sur le long terme en montrant un intérêt sincère pour le territoire.

Les municipalités, qu’elles soient grandes ou petites, disposent de leviers d’action puissants. Le succès ne dépend pas uniquement des moyens financiers, mais surtout de la vision, de la créativité et de la capacité à mobiliser un collectif et à coopérer avec les forces vives du territoire.

Lever les peurs et les résistances au renouvellement démocratique

La peur et la méfiance que peuvent susciter les nouveaux arrivants ou les collectifs porteurs de projets alternatifs sur un territoire sont des préoccupations centrales. Quelles stratégies pour surmonter ces résistances et construire la confiance ?

Thomas Lefranc a insisté sur l’importance de ne pas arriver en « donneur de leçons ». Il a conseillé de « vivre, d’être un exemple » et de « laisser les autres vous découvrir ». Il a souligné que la légitimité ne se décrète pas mais se construit par la présence et l’action humble. Il a également rappelé que les peurs sont souvent réciproques et qu’il faut déconstruire les clichés des deux côtés.

Sarah Persil a complété cette analyse en introduisant la notion de « stratégie de communication ». Elle a expliqué que tout collectif véhicule une image, choisie ou non, et qu’il est essentiel de travailler consciemment son image. Cela peut passer soit par l’acceptation et la justification de son identité, soit par un travail de long terme pour « détricoter » les préjugés. Elle a insisté sur la nécessité de trouver des points de compatibilité avec les autres habitants, même en cas de désaccords politiques sur certains sujets.

Elisabeth Dau a élargi le débat en soulignant que ce défi de la division et des peurs réciproques est un enjeu majeur pour les élections de 2026. Elle a noté que les listes citoyennes de 2020, souvent composées de CSP+, ont pris conscience de leur manque de représentativité. Pour y remédier, de nouvelles pratiques émergent, comme le tirage au sort sur cadastre pour diversifier les équipes, le porte-à-porte, ou les « permanences territoriales » itinérantes. L’objectif est d’aller activement à la rencontre de ceux qui ne participent pas et de dépasser les « bulles » respectives.

Ce qui marche est d’adopter une posture d’humilité, de patience et d’écoute. La stratégie consiste à être présent sur le terrain, à participer à la vie locale, à déconstruire les stéréotypes par l’exemple et le dialogue, et à utiliser des méthodes inclusives pour aller à la rencontre de toute la diversité de la population.

Vision 2032 : célébrer les réussites futures

Enfin Jonathan Attias a demandé aux intervenant·es de se projeter en 2032 et d’imaginer à quoi ressembleraient leurs réussites du mandat. Les réponses ont révélé trois visions complémentaires du succès.

Sarah Persil a brossé un tableau optimiste et ambitieux, une « utopie réalisée » où les actions menées ont transformé en profondeur la commune. Elle a listé une série de réussites concrètes :

  • Mise en place d’une sécurité sociale de l’alimentation.
  • Transition de tous les agriculteurs locaux vers le bio, garantissant la qualité de l’eau et une baisse des impôts locaux.
  • Une cantine 100% bio et un revenu paysan augmenté.
  • Création d’une mutuelle municipale.
  • Financement de projets sociaux (vacances pour tous) grâce aux économies réalisées et aux revenus des installations photovoltaïques.

Le succès se mesure ici par des réalisations tangibles qui lient écologie, social et économie, et qui renforcent le lien communautaire, assurant ainsi la relève pour le mandat suivant.

Thomas Lefranc a proposé une vision plus « raisonnable » et ancrée dans sa réalité rurale. Son rêve pour 2032 serait d’avoir réussi à recréer du lien social et à vaincre l’isolement. Ses objectifs principaux seraient :

  • Une cantine locale fonctionnelle.
  • La réouverture du club des anciens, un lieu de sociabilité essentiel.
  • L’organisation régulière d’« apéros des hameaux » pour délocaliser le conseil municipal et aller à la rencontre des habitants qui ne se déplacent pas.
    Pour lui, le succès réside dans la reconstruction patiente du tissu social et de la confiance, en allant physiquement vers les gens.

Elisabeth Dau a offert une conclusion plus politique. Elle a projeté un avenir où le contexte national pourrait être un déclin démocratique. Dans ce scénario, le succès serait que les communes aient réussi à être des poches de résistance.

Elisabeth Dau : « Ce que je souhaite en 2032, c’est qu’on célèbre le fait que les communes, elles ont été des digues, des digues démocratiques. Elles ont été des lueurs d’espoir, d’inventivité, de liens, de cohésion, de solutions, d’autonomie.
La célébration serait celle de la résilience, de la capacité des échelons locaux à préserver la démocratie, à inventer des solutions et à maintenir la cohésion sociale face à un contexte national potentiellement dégradé. »

Webinaire Municipals 2026 - Mardi 12 février en visio de 13h à 14h

Débat avec le public

La dernière partie de la séance a été consacrée aux questions du public, abordant des points stratégiques et parfois épineux…

Coopération avec les partis politiques

Interrogés sur la manière d’embarquer les partis pour une union, les avis étaient nuancés.

Elisabeth a rappelé l’expérience souvent violente de 2020, où les partis ont parfois tenté d’imposer leurs candidats et leurs logiques, manquant de respect aux collectifs citoyens. Elle a appelé les partis à « changer ces comportements » et à accepter des conditions de coopération vertueuse.

Sarah, tout en reconnaissant ces problèmes, a défendu son parti, Les Écologistes, comme ayant une culture de coopération avec la société civile plus ancrée dans son ADN, citant des exemples où des citoyens non-encartés sont devenus têtes de liste ou chefs de groupe.

Démocratie, écologie et climato-scepticisme

À la question « la démocratie garantit-elle l’écologie ? », Elisabeth a répondu que les deux sont intrinsèquement liées, car la démocratie vise à lutter contre les dominations, y compris celle exercée sur le vivant. Face à une liste climato-sceptique, elle a préconisé d’ouvrir un « espace de controverse » pour débattre, se former et cheminer collectivement.

Coopération avec l’extrême droite

Ce sujet a révélé un point de désaccord clair.

Thomas Lefranc a prôné une approche pragmatique au niveau local, consistant à trouver des terrains d’entente sur des sujets concrets (abribus, éclairage public) avec des électeurs d’extrême droite, en se concentrant sur les projets et non sur l’idéologie. Il s’agit de « coopérer avec l’ennemi » pour faire avancer le territoire.

Sarah Persil a exprimé une opposition frontale et catégorique : « je suis absolument contre la coopération avec l’extrême droite, il faut absolument leur donner aucun gage ». Pour elle, il faut faire « barrage » et se concentrer sur la reconquête des abstentionnistes, « premier parti de France », qui partagent souvent les valeurs du service public et de l’intérêt général selon elle.

Elisabeth Dau invite à faire la différence entre les « fâchés et les fachos ». Les premiers sont des personnes déclassées, en souffrance de la politique générale actuelle et ils peuvent être tentés par l’extrême droite mais que l’on peut réconcilier avec la démocratie. Quant aux autres, ils adhèrent aux convictions d’un appareil politique qui a peu avoir avec les enjeux locaux mais qui est très organisé, qui communique sur cette base populaire et rurale sans en faire partie. D’après elle, il faut être intraitable et condamner fermement les discours haineux. Elle rappelle que le racisme, l’homophobie, sont des délits, pas des opinions.

Conclusion

La table s’est terminée sur un consensus : c’est la méthode participative, d’inclusion des populations basée sur une réelle écoute des besoins des personnes pour construire les solutions locales qui compte. Le contenu politique suivra si nous apprenons à faire ensemble.

Cette logique d’attention relationnelle est à la base du mode de vie des oasis. Les membres des écolieux sont donc bien placé·es pour l’incarner dans la société et dépasser les clivages. Réponses dans quelques mois…

Pour aller plus loin

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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Ludovic habite à Saillans, dans la belle vallée de la Drôme, au sein d’un écohameau où il a autoconstruit sa propre maison en ossature bois.

Passionné par les dynamiques de coopération et de gouvernance partagée, il est investi dans différents projets collectifs dont l’école Montessori « Que la Joie Demeure » qu’il a présidé pendant 6 ans.

Entrepreneur dans sa vie d’avant, il a cofondé plusieurs initiatives coopératives et associatives, dont une entreprise en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi (8 salariés) et un tiers-lieu de 3000 m² à Nantes (La Cantine).

Il a accompagné plus de 100 écolieux en projets ou existants depuis 2021.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Après une première expérience comme consultant en stratégie auprès de directions générales, Ramïn s’est tourné vers l’éducation pour agir sur les enjeux sociétaux à la racine.

Il a d’abord enseigné au collège et au lycée, avant de fonder une école Dynamique à Paris en 2015 puis l’écovillage de Pourgues en Ariège en 2017. Cette expérience l’a conduit à transmettre et accompagner d’autres collectifs.

Depuis 2018, il a formé plus de 250 personnes et accompagné plusieurs projets sur les questions de raison d’être, gouvernance, organisation et transformation des conflits.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Mathieu a été chercheur sur les changements climatiques puis consultant en gouvernance carbone avant de diriger l’association Colibris de 2014 à 2020, où il a initié et coordonné le projet Oasis. Il a alors co-fondé la Coopérative Oasis dont il est président directeur général.

Mathieu est également impliqué dans plusieurs lieux : coordinateur du Centre Amma/la Ferme du Plessis, fondateur et représentant légal de l’écohameau du Plessis et fondateur et ancien président de la coopérative CitéCoop qui gère plusieurs tiers-lieux à Paris.

Au fil des années, il a contribué à l’émergence de plus d’une centaine d’oasis et développé une connaissance approfondie des différents modèles, juridiques comme humains.

Mathieu est un accompagnateur hors pair pour aider à la structuration et au développement de projets collectifs.