Pierre Rabhi, l’amour comme puissance de transformation

Samedi, le vivant a perdu l’un de ses plus courageux alliés.

Pierre Rabhi est né à Kenadsa dans une oasis du désert algérien. Cela a marqué son imaginaire et inspiré l’usage du terme d’oasis pour désigner les communautés écologiques qu’il nous appelait à fonder. Très jeune, il fut déchiré entre une origine musulmane et une éducation chrétienne, un cadre traditionnel et la modernité. Petit employé de banque, puis ouvrier, travailleur immigré confronté à l’absurdité de l’univers urbain et de la vie en entreprise, Pierre voulut expérimenter une autre façon de vivre en lien avec la nature.  Dans un contexte bien différent d’aujourd’hui, il sut dire non avant tout le monde à la compromission du monde moderne capitaliste. Il parvint, en compagnie de sa femme Michèle et de leurs cinq enfants, à vivre des ressources d’une petite ferme en Ardèche – Montchamp – si chère à son cœur, réalisant ainsi son rêve de retour et de recours à la terre. Au contact de la nature, il forgea ses intimes convictions. Du sol caillouteux de sa ferme, il fit une oasis de verdure. Toute sa vie, il chercha alors à partager et à transmettre ses intuitions et son savoir agroécologique. Cela s’est traduit par une multitude d’initiatives en France, en Afrique sahélienne et au Maghreb. Nous sommes si nombreux à être des héritiers de son génie créateur et de ce parcours hors du commun.

Mais en ce jour où on nous rappelle souvent ce que Pierre Rabhi a accompli, ce qui me vient à l’esprit, comme beaucoup d’autres personnes qui l’ont vraiment connu, ce ne sont pas ses écrits, ce n’est pas un ensemble de citations, ce n’est pas toutes les organisations qu’il a généreusement contribué à créer. Ce qui me vient à l’esprit, c’est surtout l’être humain fabuleux qu’il était et qui nous rappelle là où est le vrai défi de notre temps. Au-delà de tout ce qu’il a accompli concrètement, son plus grand message était l’amour qui l’habitait et qu’il savait partager.

Avant l’arrivée du coronavirus, Pierre donnait encore un nombre incalculable de conférences et il aimait à le rappeler. Ces rencontres touchaient profondément et nous étions de nombreux proches à chercher à comprendre ce phénomène d’engouement. Il y avait tant de personnes qui, malgré le fait d’avoir entendu Pierre de nombreuses fois, venaient quand même le réécouter et sortaient à nouveau bouleversées. Plus que le penseur dont elles connaissaient les paroles, elles venaient en fait voir l’homme. Car si certains en avaient fait un saint, Pierre était avant tout un véritable être humain, fait de passions, de valeurs et de doutes qui touchait par son humanité. Il savait partager avec poésie la quête du sens de notre vie sur cette Terre qui l’habitait.

Depuis samedi, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, beaucoup s’expriment sur Pierre. Beaucoup partagent leur admiration et leur hommage. Mais on lit aussi des attaques, dont Pierre faisait souvent l’objet ces dernières années. Ces attaques me rappellent malheureusement le dicton suivant : « C’est quand un arbre donne des fruits qu’on lui lance des pierres ». Pierre ne comprenait pas pourquoi on le critiquait et je crois qu’aucune des personnes qui le critiquent ne le connaissaient vraiment, ni ne savent de qui elles parlent. Pierre a écrit ou dit quelques rares phrases malheureuses comme chacun peut le faire. Il est évidemment sain de ne pas adhérer à tout ce qu’il a fait et dit. Mais cela me révolte que certains puissent remettre en question l’homme ouvert et tolérant qu’il était. Et même au-delà de la tolérance, Pierre aimait tous les êtres humains et il n’enfermait personne dans ces « boîtes » qu’il dénonçait invariablement. Certains aiment davantage les idées que les gens, mais Pierre faisait justement l’inverse. Il peut être un modèle pour toute personne qui s’engage dans une cause militante et cherche vraiment la non-violence.

J’ai eu l’occasion, comme d’autres, de prendre maintes fois des cafés avec lui à Paris ou de déambuler dans les rues. Personnalité publique, il était souvent arrêté ou pris à partie. Je peux témoigner que je n’ai jamais rencontré une personne de sa renommée en France qui acceptait ces situations avec tant de douceur et d’accueil. Il était ravi et joyeux de rencontrer une nouvelle personne, il souriait à ces inconnus avec une simplicité et un intérêt réel. Certains esprits critiques lui ont reproché d’avoir dès lors rencontré des stars ou des patrons d’entreprise car ils y voyaient le signe d’une compromission. C’est tellement mal le connaître. Pierre ne voyait pas un patron ou un acteur. Il voyait un être humain, avec qui il pouvait dialoguer de conscience à conscience. Il ne refusait jamais un échange, il ne savait pas dire non à la rencontre, tout en affirmant sa radicalité.

Je me rappelle d’ailleurs un échange que j’avais organisé à Montchamp entre Pierre et le président d’une grande multinationale française. Nous étions juste trois. Pierre avait comme à son habitude préparé avec tant de simplicité un thé à la menthe et nous avait reçus sur une table en bois et deux bancs en extérieur. Pierre avait oublié dès le début de l’entretien d’où venait la personne, où elle travaillait, qui elle était, et il s’était plongé dans la rencontre en partageant avec fougue ses convictions et sa critique du monde moderne. J’ai vu à quel point ce chef d’entreprise avait été touché non seulement par les paroles sages de Pierre mais par sa gentillesse et l’amour qu’il dégageait. Cet homme était reparti rempli d’enthousiasme et Pierre avait semé une graine de plus.

Pierre aimait l’autre. C’est justement d’amour dont le monde a le plus besoin pour se sortir de sa turpitude et de sa violence. Pierre était d’ailleurs ravi, ces dernières années, de voir l’essor considérable du nombre d’oasis comme autant de lieux de quête d’une vie plus aimante. Les oasis sont un chemin pour créer des relations humaines faites de solidarité, d’interdépendance, de compréhension et de convivialité. Dans les oasis et ailleurs, nous pouvons lui rendre hommage en continuant à semer les graines d’un monde plus aimant. Nous sommes si nombreux à avoir été inspirés par Pierre. Nous pouvons continuer à honorer sa parole en continuant à bâtir des oasis de conscience et d’amour partout où nous le pouvons.

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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Ludovic habite à Saillans, dans la belle vallée de la Drôme, au sein d’un écohameau où il a autoconstruit sa propre maison en ossature bois.

Passionné par les dynamiques de coopération et de gouvernance partagée, il est investi dans différents projets collectifs dont l’école Montessori « Que la Joie Demeure » qu’il a présidé pendant 6 ans.

Entrepreneur dans sa vie d’avant, il a cofondé plusieurs initiatives coopératives et associatives, dont une entreprise en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi (8 salariés) et un tiers-lieu de 3000 m² à Nantes (La Cantine).

Il a accompagné plus de 100 écolieux en projets ou existants depuis 2021.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Après une première expérience comme consultant en stratégie auprès de directions générales, Ramïn s’est tourné vers l’éducation pour agir sur les enjeux sociétaux à la racine.

Il a d’abord enseigné au collège et au lycée, avant de fonder une école Dynamique à Paris en 2015 puis l’écovillage de Pourgues en Ariège en 2017. Cette expérience l’a conduit à transmettre et accompagner d’autres collectifs.

Depuis 2018, il a formé plus de 250 personnes et accompagné plusieurs projets sur les questions de raison d’être, gouvernance, organisation et transformation des conflits.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Mathieu a été chercheur sur les changements climatiques puis consultant en gouvernance carbone avant de diriger l’association Colibris de 2014 à 2020, où il a initié et coordonné le projet Oasis. Il a alors co-fondé la Coopérative Oasis dont il est président directeur général.

Mathieu est également impliqué dans plusieurs lieux : coordinateur du Centre Amma/la Ferme du Plessis, fondateur et représentant légal de l’écohameau du Plessis et fondateur et ancien président de la coopérative CitéCoop qui gère plusieurs tiers-lieux à Paris.

Au fil des années, il a contribué à l’émergence de plus d’une centaine d’oasis et développé une connaissance approfondie des différents modèles, juridiques comme humains.

Mathieu est un accompagnateur hors pair pour aider à la structuration et au développement de projets collectifs.