La fabuleuse histoire d’une transmission d’oasis

Pourquoi baisser les bras quand on peut passer la main ? Dans un fabuleux récit, Mirabelle de la Forge du Vallon nous raconte le présent, le passé et le futur des oasis.

Les collocs de la Forge du Vallon en 2020

Si tu veux faire marrer le destin, parle-lui de tes projets…

On avait tout fait bien comme il faut à la Forge du Vallon. Des tableaux de vision aux stages de CNV, en passant par un budget prévisionnel nickel chrome et une raison d’être qui chantait comme un hymne à la joie. Notre rêve, on allait en faire du solide, de l’invincible, on allait faire basculer les statistiques sur la réussite des écolieux. Nous, on avait tout compris.

Sauf que… trois ans plus tard, notre collectif s’est détricoté et je me retrouve seule avec un très, très gros bébé dans les bras. Un bébé oasis très lourd et très exigeant que je suis seule à porter. J’ai beau déployer tous mes charmes, mes étoiles dans les yeux, mes idées de génie et mes suppliques pathétiques… personne ne semble vouloir me rejoindre. Pourtant, elle est si belle cette oasis. Elle grandit malgré tout et montre plein de signes de potentiel et de vitalité. Mais moi, je ne lui suffis pas.

Mon déni, armé jusqu’aux dents, me défend de son mieux, mais il devient de plus en plus clair que je vais devoir avaler le constat d’échec. Il va falloir que je rejoigne la statistique des “idéalistes impuissants”. Il va falloir que je renonce à mon tour de marelle dans la cour des bâtisseurs d’avenir. Il va falloir que je balaie les miettes de mon espoir et que je mette la clé sous la porte.

A moins que…

Mirabelle, co-fondatrice de la Forge

Le recyclage, c’est dans nos valeurs, oui ou crotte ?

L’idée arrive entre le poulailler à balayer et les cerisiers en fleur. Comme un accouchement : ça fait mal, mais ça soulage aussi. Et s’il y avait un moyen de faire face à la réalité sans jeter tout ce que nous avons construit dans une vulgaire décharge d’idéaux ? Et si je m’octroyais le pouvoir de transformer un deuil en cadeau, une fin en début ? 

Et si, au lieu de fermer la SCIC et vendre le lieu pour qu’il devienne un pavillon de chasse ou une résidence secondaire au gazon impeccable… et si… j’essayais de trouver un collectif qui rêve de le reprendre? 

Mon cœur, tiré de sa stupeur, fait des soubresauts. Quelque part, il y a bien un groupe en formation qui rêve d’un lieu magnifique comme celui-ci, et qui serait enchanté de continuer ce que nous avons commencé !

L’idée a à peine germé qu’une nouvelle narration commence à se tisser dans mon esprit. Ce n’est plus l’histoire d’un échec mais celle d’un très joli passage de relais. Je ne suis plus la ratée de la bande des oasis, je suis l’ancêtre d’une future réussite. Je suis la main éclairée qui passe de la poubelle noire à la poubelle jaune! Je suis Lionel Messi qui fait une passe ! Je suis La Reine Elisabeth II qui tend gracieusement le sceptre à son fils Charles… Armée de cette nouvelle histoire à écrire, il devient à nouveau supportable de vivre dans ma peau. Ouf.

Les collocs de l'Oasis des Âges

Les collocs de l’Oasis des Âges

Mais en vrai… ça existe?

A travers mes hauts et mes bas, le nom d’un certain écolieu me parvient avec insistance : l’Oasis des Âges. Une visiteuse y part en stage, un blogueur l’évoque dans son récit, une amie un peu sadique me fait le détail de leur fulgurante expansion….

Vaguement, cela me revient par bribes. J’avais croisé les fondateur·trices, Bernard et Gwendavyre, lors d’un Festival Oasis il y a quelques années. Ils faisaient l’éloge de leur paradis en cherchant à recruter des habitant·es. Puis la rumeur que le lieu était en vente, puis qu’il avait été repris. Et aujourd’hui, la clameur de cette foison d’activité, digne des oasis les plus historiques.

Je ravale mon inavouable jalousie le temps de m’interroger : se peut-il qu’il se déroule, à quelques deux cent kilomètres à peine de ma porte, précisément le modèle de transmission qui me fait rêver ?

Curieuse de confronter mon idée à la réalité, avide de bons conseils et prête à me jeter comme un rat affamé sur le moindre rogaton d’espoir, je prends contact avec le nouveau collectif qui habite et anime l’Oasis des Âges. C’est Mathilde qui me répond.

La voix de Mathilde 

Son récit sonne à mes oreilles comme un conte de fées. Cette poignée de jeunes passionné·es s’est rencontrée lors d’une formation chez Fertîles. Comme tout nouveau collectif qui se respecte, il met un peu de temps pour trouver sa forme définitive, façon Barbapapa. Pourtant l’intuition reste tenace : qu’il serait possible de baser un mode de vie sur l’expérience de ces 8 semaines chez Fertîles. Les recherches de lieu commencent le long de la côte Atlantique, vers La Rochelle. Mais c’est lorsque leurs regards se tournent vers l’intérieur du pays que leur équipe se stabilise. Chloé, Guillaume, Manon, Alex, Mathilde… nous sommes en l’an de grâce 2022, au 5ème jour du mois d’avril, lorsque nos jeunes aventurier·es foulent pour la première fois le sol de leur avenir. Le Hameau des Âges les séduit illico. Un seul souci… en rassemblant toutes leurs tirelires, le collectif n’a qu’un cinquième du budget nécessaire pour racheter le lieu à Bernard.

Mathilde au jardin

L’équipe du Hameau des Âges en 2019 au Festival Oasis

Bernard me raconte

Quand notre fine équipe les rencontre, Bernard et Gwendavyre sont arrivés à ce décevant constat : malgré leurs efforts de construction et d’inclusion, le collectif qu’iels souhaitaient rassembler dans ce lieu peine à se solidifier. Iels appellent de leurs vœux les énergies de la jeunesse… et lors de l’ultime weekend d’immersion qu’iels tentent d’organiser, la moyenne d’âge est de 79 ans! C’est peut-être ce pied-de-nez du destin qui les décide : il est temps de passer la main.

Le lieu attire plusieurs collectifs intéressés, mais sans que cela ne se concrétise. Bernard est sur le point de renoncer au projet de transmission, et c’est précisément le jour où il décide de jeter l’éponge, et confier tout simplement l’affaire à un agent immobilier qu’ils arrivent enfin, ces jeunes pleins d’énergie et dont l’état d’esprit enchante Bernard dès la première rencontre.

Certes, ils n’ont pas encore les fonds nécessaires, mais ils sont dynamiques, soudés, structurés… Bernard écoute la petite voix intérieure qui susurre de faire confiance.


Une rencontre en forme d’alchimie

D’emblée, le ton est donné. Nous ne sommes pas dans une dynamique d’achat-vente classique mais bien dans une posture de transmission à cœur ouvert : liens amicaux, coopération, écoute des besoins et parole franche président à toutes les étapes. Au cours des semaines qui suivent, les parties-prenantes regardent la jauge financière atteindre le niveau requis. Bernard ne cherche pas à réaliser de plus-value, ni même de valoriser les travaux réalisés. Il souhaite surtout assurer une suite à son rêve, et pouvoir repartir sans perdre trop de plumes. La nouvelle équipe l’a bien compris et ne recule devant rien pour valider rapidement  le contrat. La création d’une SAS Coopérative permet de rassembler des épargnants solidaires. La Coopérative Oasis, la Nef et la Caisse d’Épargne acceptent de participer au financement. Au bout de seulement quelques mois, l’espoir est à portée de main. 

Bernard et Gwendavyre accueillent le collectif pour un été de chantiers participatifs sur place. Travaillant au coude à coude, les arrivant·es se familiarisent avec les détails du lieu à mesure qu’iels aident Bernard à préparer leur installation. Rien n’est encore signé, mais le pari de la levée de fonds est emporté et la bonne volonté fuse de part et d’autre. Les réseaux s’entremêlent pour démultiplier les bras et les compétences. Les outils Fertîles servent de socle pour créer et entretenir la posture de coopération saine qui renforce les bonnes relations.

Les fruits de ces efforts se récoltent à la fin août : le compromis est signé, Bernard et Gwendavyre préparent leurs cartons de déménagement. Maté puis Jean-David rejoignent et renforcent le collectif. La bonne entente est telle que le couple fondateur cède l’endroit sereinement, bien que la vente définitive ne soit pas signée. Fidèles à leur éthique, la nouvelle bande insiste pour verser un loyer en attendant de finaliser la transaction. Bernard est touché par ce geste et cela renforce sa certitude d’avoir trouvé ses dignes successeur·euses.

Tout change, l’essentiel reste

Cela faisait sept ans que Bernard et Gwendavyre, entouré·.es de bénévoles, œuvraient sur place pour restaurer ce hameau. Ils voulaient créer un lieu consacré à l’accueil, avec une large ouverture sur le territoire local. Quand le moment de la transmission est arrivé, le restaurant était en état de fonctionnement, la plupart des dortoirs étaient prêts, les salles pouvaient accueillir des activités. Bien qu’aujourd’hui il reste encore beaucoup à faire, les reprenneur·euses ont pu bénéficier des considérables avancées de leurs prédécesseur·euses pour lancer leur activité dans la pleine fraîcheur de leur énergie. En conservant le nom du lieu, leur projet a profité de la notoriété acquise, du site internet, du référencement. La municipalité, les instances d’urbanisme et la commission sécurité incendie, déjà sensibilisées par Bernard et son équipe, étaient en mesure d’interagir constructivement avec les reprenneur·euses dès leur arrivée. Le café associatif, déjà en activité, attire un réseau de personnes locales qui présage la continuité des belles relations entre l’oasis et son entourage.

Bien sûr qu’en faisant le choix de reprendre un projet existant, Mathilde et ses ami·es avaient conscience de s’inscrire dans une continuité qui les engageaient, moralement et logistiquement, tout en souhaitant donner vie à leur propre projet. Même sans ingérence de la part de Bernard et Gwendavyre, qui restent à une distance bienveillante depuis leur départ, un travail de remodelage de l’identité et des manières d’habiter le lieu serait nécessaire. Ce compromis n’a pourtant pas fait longtemps débat, tant les avantages de la reprise dépassaient les inconvénients.

« Another day » à l’Oasis des Âges

Une réalité qui fait rêver

Quand j’ai entamé mes conversations avec Bernard et Mathilde, j’espérais découvrir une expérience encourageante, une transmission d’oasis pas trop douloureuse. Au téléphone, leurs voix pétillaient d’affection mutuelle et de la joie d’avoir relevé ce gros défi humain. Bernard, fier de ces jeunes qui ont remué ciel et terre pour prendre sa suite, Mathilde, pleine de gratitude pour la patience et l’élégant positionnement de Bernard et Gwendavyre. Une telle histoire n’arrive peut-être pas tous les quatre matins, cela tient même peut-être du miracle, quand deux entités parfaitement prêtes et équipées se rencontrent au bon moment et au bon endroit. Pourtant, en les entendant, je me suis dit que ce serait si beau que ce genre de procédé se généralise.

Nous connaissons tous la fragilité des projets humainement, financièrement, et structurellement innovants, dans un contexte qui n’est pas toujours favorable. Si vous êtes comme moi, vous sentez une boule se former dans votre estomac à chaque fois que quelqu’un évoque un projet d’écolieu qui flanche et déduit, dans un soupir fataliste et entendu, que “le collectif, ce n’est pas évident”.

Bien sûr que ce n’est pas évident ! Bien sûr que quand on se lance dans un exercice complètement nouveau, sans repères et pétris de bagages culturels totalement contraires à nos aspirations profondes, on trébuche plus souvent qu’on ne galope ! Mais faut-il pour autant décider que nos chemins de découverte sont des fausses routes ? Faut-il, par fierté, par possessivité ou par manque d’alternatives, que nous enterrions tant de belles tentatives, de grandes avancées, d’oasis encore vibrants de promesses ?

Si nous nous laissons inspirer par Bernard, par Mathilde, et par tous ceux et celles qui les entourent, imaginons le temps, l’énergie et l’espoir que nous pourrions préserver. Dans une économie de l’espérance qui semble parfois bien fragile, chaque précieuse goutte de rêve serait recyclée. D’accord, nous commençons toutes et tous par imaginer notre projet dans un lieu flambant neuf et conforme à toutes nos envies. Mais que nous partions de zéro ou que nous nous hissions sur les épaules les un·es des autres, il sera nécessaire tôt ou tard de s’accommoder des réalités de l’existant. En se passant la balle au lieu de botter en touche, on pourrait transformer presque tous les essais et atteindre un taux de réussite des écolieux proche de 100%. Comme le dit si bien Bernard: “chaque oasis est une pépite, la transmettre (le moment venu) est la meilleure façon de la faire vivre”.

Épilogue

Toujours en route sur mon long et intéressant chemin d’Orphée, depuis le fond du trou jusqu’à la lumière d’un jour nouveau, je rencontre chaque semaine de nouvelles personnes intéressées par la reprise de la Forge du Vallon. Je me dis qu’un jour, comme Bernard, je verrai débarquer de nulle part le groupe presque parfait, et qu’il aimera autant que moi ces pierres et ces arbres, ces plombs qui sautent et ce carrelage bancal. Et moi? Eh bien je me dis que les fondateurs.rices aussi, ça se recycle!


Pour aller plus loin

Si la reprise de la Forge du Vallon vous intéresse, contactez Mirabelle : laforge@laforgeduvallon.fr

Plus d’infos sur le site de la forge

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Daphné Vialan

Daphné Vialan

Daphné Vialan est passionnée par la vie en collectif et le vivre-ensemble. Elle a habité plusieurs années à l’Arche de Saint-Antoine, et habite maintenant au sein d’un collectif en formation au Nord d’Agen.

Elle accompagne des collectifs à prendre soin de leurs relations au sein de la Coopérative Oasis.

Son expérience personnelle, alliée à ses multiples formations (CNV, gouvernance partagée, dynamique de groupe, transformation constructive des conflits, Processwork et Clean Coaching) font de son travail une combinaison unique qui réunit le cœur et la tête.

Ludovic Simon

Ludovic Simon

Citoyen engagé dans la vallée de la Drôme, amoureux des expériences de coopération et de gouvernance partagée, entrepreneur dans sa vie d’avant et auto-constructeur de maison, Ludovic accompagne des projets d’oasis et d’habitat participatif sur les aspects juridiques, financiers et humains.

Après des études en management de l’innovation à Polytech, il a cofondé plusieurs projets coopératifs : une société en gouvernance partagée dans le domaine de l’emploi avec 10 salariés et 2 millions d’utilisateurs inscrits, un tiers lieu de 3000 m² à Nantes (la Cantine), un évènement professionnel qui rassemble plus de 10 000 personnes sur 3 jours…

Il a également accompagner de nombreux porteurs et porteuses de projets, en notamment dans le secteur de l’ESS.

Ramïn Farhangi

CooperativeOasis_Ramin_Village de Pourgues

Ramïn Farhangi est le cofondateur de l’école Dynamique à Paris (2015), réputée pour être une des premières écoles démocratiques en France, où les enfants font ce qu’ils veulent de leurs journées. Il a également cofondé le réseau national de l’éducation démocratique EUDEC France (2016). Il est l’auteur de Pourquoi j’ai créé une école où les enfants font ce qu’ils veulent (Actes Sud, 2018).

En 2017, il fonde l’écovillage de Pourgues, où il facilite des formations sur la vie collective et le leadership puis rejoint l’équipe opérationnelle de la Coopérative Oasis en 2022 comme animateur du réseau des oasis et accompagnant.

Il est également le fondateur de l’association Enfance Libre qui réunit des désobéissants afin de contester la suppression du régime légal de l’Instruction En Famille.

Coralie Darsy

Portrait Coralie Darsy

Après quelques années d’ingénierie dans l’eau et l’environnement, Coralie a été éducatrice Montessori.

En 2021, elle devient bénévole à la Coopérative Oasis pour lancer la Pépinière Oasis, puis rejoint pleinement l’équipe en 2022 pour coordonner les formations.

 

Mathieu Labonne

Ingénieur de l’Isae-SupAéro de formation ayant travaillé au CNRS dans la recherche sur le climat et la gouvernance carbone, Mathieu Labonne a été directeur de l’association Colibris où il a notamment développé le Projet Oasis.

Il est aujourd’hui président et directeur de la Coopérative Oasis, qui réunit des centaines de lieux de vie et d’activités écologiques et collectifs, où l’on expérimente des modes de vie sobres et solidaires au service du vivant.

Il est aussi engagé sur un chemin spirituel au côté de la sainte indienne Amma, dont il coordonne le centre, la Ferme du Plessis, près de Chartres depuis 2011.

Il est également président d’Oasis21, un ensemble de Tiers-Lieux en Île-de-France qu’il a contribué à créer.

Il est à l’origine de l’écohameau du Plessis  dans l’Eure-et-Loir où il réside avec sa famille.