L’économie est pas mal bousculée depuis quelques mois, en particulier par le retour d’une inflation record. En effet l’ensemble des prix ont été très largement augmentés par différents paramètres, certains bien mis en avant, comme la guerre en Ukraine et la hausse du prix de l’énergie. Mais d’autres facteurs sont moins explicités et ont trait aux errements de notre société capitaliste : le soutien du gouvernement au « pouvoir d’achat », les enjeux de parité entre le dollar et l’euro, une « demande » toujours croissante dans un monde où l’« offre » doit diminuer pour des raisons écologiques, la spéculation sur des produits de première nécessité… Cela fait depuis les années 80 et les périodes de forte croissance nous n’avions pas connu un tel taux d’inflation.
Rénovation du patrimoine et engagement pour la planète au Moulin Bleu : oasis financée avec un taux d’intérêt à 0,75 %
Pour la justice économique et sociale
En tant que citoyens, nous en voyons les conséquences directes, surtout quand les salaires, en particulier les plus bas, ne suivent pas cette inflation. Au final les inégalités se creusent, avec des versements de dividendes records dans les grandes multinationales ! Cela vient démontrer – si doute il y avait – que les enjeux de justice sociale et de raréfaction des ressources sont reliés et ne peuvent être traités qu’avec un véritable changement de paradigme politique et économique. La situation actuelle ne peut qu’être explosive et constitue les ferments d’une colère sociale qui semble inévitable. Comment « les riches et les puissants » ne se rendent-ils pas compte de ces injustices et continuent ce jeu macabre ? Nous sommes sans doute rentrés dans l’apogée du « après moi le déluge » de la société capitaliste.
En travaillant au financement des oasis au sein de la Coopérative Oasis, principalement parce que les banques ne jouaient pas ce rôle, je découvre aussi d’autres impacts de cette politique inflationniste. Ils m’inquiètent et m’indignent.
L’inflation entraîne une hausse de tous les taux d’intérêts. C’est ce qu’il se passe sur le livret A qui est passé en quelques mois de 0,5 % à 3 %. C’est assurément nécessaire pour l’épargne des ménages les plus modestes et les aider à ainsi mieux faire face aux aléas de la vie et aux projets qu’ils veulent réaliser grâce à leur épargne. On peut ainsi vouloir remercier les dirigeants de cette mesure. Mais cela a aussi des conséquences négatives pour la transition de la société. Approfondissons l’exemple du livret A qui prétend servir à financer le logement social et la transition écologique.
Agroécologie et écotourisme à Demain en main : oasis financée avec un taux d’intérêt à 0,75 %
Livret A et Banque des Territoires : 2 exemples qui interpellent
Sur le logement social, rappelons que les prêts locatifs sociaux (PLS) sont en fait indexés sur le livret A. Ils ont un taux d’intérêt variable égale au taux du livret A augmenté de 1,11 %. On voit aujourd’hui que la hausse du livret A induit donc un taux d’intérêt plus élevé sur le logement social et que certains projets, qui avaient tablé sur un taux, se retrouvent en difficulté du jour au lendemain à cause de taux d’intérêt plus élevés. Pour les habitats participatifs qui faisaient appel à ces prêts la mixité sociale est mise en danger.
Sur la transition écologique, la Banque des Territoires (Groupe Caisse des Dépôts) investit effectivement dans des projets, mais à condition qu’ils soient très rentables car leur taux sont très élevés et suivent finalement l’inflation en cours. Est-ce vraiment le rôle de notre épargne de financer les projets très rentables ?
Nous avons sollicité la Banque des Territoires pour qu’elle investisse dans la Coopérative Oasis, afin de pouvoir ensuite financer des écolieux comme nous avons l’habitude de le faire grâce à de l’épargne citoyenne. En effet, les oasis répondent très bien à plusieurs de leurs missions affichées : revitaliser les zones rurales, développer des modes de vie bas carbone…. Mais ce qui a bloqué, c’est quand la Banque des Territoires nous annonce vouloir que son placement lui rapporte autour de 3 %… alors même que la Coopérative Oasis apporte du financement à 1,5 % maximum aux projets, seulement pour couvrir les frais de gestion.
La Coopérative Oasis a inscrit la non lucrativité dans ses statuts et nous ne versons donc jamais de dividendes aux sociétaires.
Ces taux élevés sont compréhensibles dans la logique macro-économique actuelle, mais ils traduisent en fait d’une part le revers « croissance verte » de la transition écologique des institutions et d’autre part l’incompatibilité des logiques actuelles avec la remise en cause nécessaire de cette même croissance économique.
On nous suggère alors d’augmenter les taux de la Coopérative Oasis. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tous les acteurs bancaires qui sont maintenant à 3 % voire plus ?
Ecoconstruction et habitat intergénérationnel à Geckologis : oasis financée avec un taux d’intérêt à 1 %
Protégeons le modèle économique des oasis
Et bien non, nous ne le ferons pas. Nous connaissons trop bien les modèles économiques des écolieux et des habitats participatifs pour rentrer dans une telle spirale mortifère. De telles charges financières, ajoutées aux hausses mirobolantes des matériaux et des entreprises de construction rendraient infaisables les projets. Ils visent une vraie sobriété dans les modes de vie et ne sont pas conçus pour rentrer dans les logiques trop commerciales. Ce serait les encourager à se détourner de leur quête de bien commun. Au final, le culte de la croissance montre son incompatibilité avec les objectifs de transition écologique. Par nature, les oasis nous demandent de soutenir des projets certes moins lucratifs économiquement mais aussi bien moins prédateurs et destructeurs du vivant.
Saluons et remercions tous les citoyens et citoyennes qui ne jouent pas ce jeu macabre pour la planète en faisant la course au taux d’intérêts mais qui place leur épargne au sein de projets innovants et cohérents !
Nous devons être de plus en plus nombreux à faire ce choix courageux et responsable. Heureusement cela est encouragé par l’agrément d’utilité sociale ESUS qui ouvre droit à une réduction d’impôts pour les personnes qui paient des impôts. Mais il faut que nous sortions des logiques de rendement orchestrées par les banques et l’État et indissociables du modèle dominant de la croissance infinie. Je suis convaincu que c’est le seul moyen de soutenir la nécessaire bifurcation de notre économie.
J’ai envie de dire à la Banque des Territoires et aux autres acteurs financiers qui disent se tourner vers l’ESS et affichent leurs ambitions écologiques :
« Vous voulez financer des projets vraiment vertueux ? Chiche ! »
Les oasis sont sans doute parmi ce qu’il y a de mieux pour l’heure – les recherches menées par l’observatoire des oasis le documentent bien – mais il faut que vous jouiez un peu le jeu vous aussi ! Beaucoup de citoyens et citoyennes font leur part pour cela. Et vous, c’est pour quand ?
Mathieu Labonne est Président Directeur général de la Coopérative Oasis. Il accompagne les oasis sur leur structuration juridique et financière. Si votre groupe est touché par ces sujets, vous pouvez vous faire accompagner.